Sous les Ombres de Namur : Confessions d’une Nuit Inachevée
— Tu crois que je dors ?
Ma voix a claqué dans l’obscurité, plus sèche que je ne l’aurais voulu. J’étais assis dans le fauteuil du salon, les mains crispées sur les accoudoirs, le cœur battant à tout rompre. Dehors, la pluie martelait les vitres de notre appartement du quartier Saint-Servais, à Namur. J’ai entendu le souffle court de Sophie, ma femme, figée dans l’embrasure de la porte.
— Aurélien… Je…
Elle n’a pas fini sa phrase. J’ai allumé la lampe d’un geste brusque. Son manteau était trempé, ses cheveux collaient à son visage. Il était deux heures du matin. Encore une fois.
— Tu étais où ?
Elle a baissé les yeux, triturant nerveusement la lanière de son sac. J’ai senti la colère monter, mais aussi cette peur sourde qui me rongeait depuis des semaines. Depuis que tout avait changé entre nous.
— Chez Julie. On a parlé… Tu sais bien que ça ne va pas avec son divorce.
J’ai éclaté de rire, un rire amer qui m’a surpris moi-même.
— Julie ? Tu veux vraiment me faire croire ça ?
Sophie a relevé la tête, ses yeux brillants d’une lueur que je n’avais jamais vue chez elle. De la défiance ? Ou de la tristesse ?
— Tu ne me fais plus confiance, c’est ça ?
J’ai voulu répondre, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Depuis quand étions-nous devenus ces étrangers qui se mentent et se surveillent ?
Un bruit léger a retenti dans le couloir. J’ai vu l’ombre de notre fils, Maxime, glisser jusqu’à la cuisine. Il avait seize ans et passait ses nuits sur son ordinateur, à discuter avec des amis qu’il ne voyait jamais en vrai. Depuis le confinement, il s’était replié sur lui-même, et je n’arrivais plus à l’atteindre.
Sophie a posé son sac sur la table et s’est approchée de moi.
— On ne peut pas continuer comme ça, Aurélien. Ni pour nous, ni pour Maxime.
Sa voix tremblait. J’ai eu envie de la prendre dans mes bras, de lui dire que tout irait bien. Mais je n’y croyais plus.
— Tu veux qu’on fasse quoi ? Qu’on fasse semblant ? Comme mes parents ?
Elle a secoué la tête.
— Non. Mais il faut qu’on parle. Vraiment.
J’ai soupiré. Parler… On n’avait fait que ça ces derniers mois. Parler pour tourner en rond, pour éviter l’essentiel.
Le lendemain matin, j’ai trouvé Maxime assis devant une tartine au choco, les yeux rivés sur son téléphone.
— Ça va ?
Il a haussé les épaules sans me regarder.
— T’as pas cours aujourd’hui ?
— Grève des profs…
J’ai marmonné quelque chose sur l’enseignement en Belgique, sur les syndicats qui bloquaient tout. Mais au fond, je savais que ce n’était qu’une excuse de plus pour éviter le lycée.
Sophie est entrée dans la cuisine, pâle et silencieuse. Elle a préparé du café sans un mot. L’atmosphère était irrespirable.
Après le petit-déjeuner, j’ai pris mon vélo pour aller au boulot à la gare de Namur. Je travaille à la SNCB depuis quinze ans. Contrôleur au début, puis chef de quai. Un boulot stable, mais qui ne fait rêver personne. Surtout pas mon père, ancien ouvrier chez FN Herstal, qui n’a jamais compris pourquoi je n’avais pas voulu « faire un vrai métier ».
En pédalant sous la pluie fine du matin wallon, je repensais à la nuit précédente. À Sophie qui me mentait peut-être. À Maxime qui s’éloignait chaque jour un peu plus. À moi qui n’avais plus la force de me battre.
À midi, j’ai reçu un message de mon père :
« Passe ce soir. Faut qu’on parle. »
J’ai soupiré. Encore une discussion sur « comment être un homme », sur « ce qu’on attend d’un père ». Mais j’y suis allé quand même.
Chez lui, à Jambes, l’odeur du vieux tabac et du café froid m’a accueilli comme toujours.
— T’as mauvaise mine, fiston.
Il m’a tapé sur l’épaule avec cette brutalité tendre qui le caractérise.
— Ça va pas avec Sophie ?
J’ai haussé les épaules.
— Elle rentre tard… Maxime fait la gueule… Je sais plus quoi faire.
Mon père a allumé une cigarette en grognant.
— Les femmes… Toujours compliquées. Mais faut pas lâcher. Ta mère et moi on s’est engueulés toute notre vie, mais on est restés ensemble.
J’ai eu envie de lui dire que ce n’était pas pareil. Que rester ensemble « pour rester ensemble », ce n’était plus possible aujourd’hui. Mais il n’aurait pas compris.
En rentrant chez moi ce soir-là, j’ai trouvé Sophie assise sur le canapé, une lettre à la main.
— C’est pour toi.
Sa voix était blanche. J’ai pris l’enveloppe et reconnu l’écriture de Maxime.
« Papa,
Je pars chez maman pour quelques jours. J’ai besoin de réfléchir. Je t’aime mais j’étouffe ici.
Maxime »
J’ai senti mon cœur se serrer. Chez maman ? Sophie m’a regardé avec des yeux pleins de larmes.
— Il parle de moi… ou de quelqu’un d’autre ?
Elle a secoué la tête en sanglotant.
— Je te jure que je t’aime encore… Mais je suis perdue aussi.
Je me suis assis à côté d’elle, sans savoir quoi dire ni quoi faire. On est restés là longtemps, côte à côte mais séparés par un gouffre invisible.
Les jours suivants ont été un enfer silencieux. Maxime ne répondait pas à mes messages. Sophie sortait encore plus souvent. Mon père m’appelait tous les soirs pour me donner des conseils inutiles.
Un soir, alors que je rentrais du travail sous une pluie battante, j’ai croisé Julie devant notre immeuble.
— Aurélien… Faut qu’on parle.
J’ai senti la colère monter à nouveau.
— C’est toi qui couvres Sophie ?
Julie a soupiré.
— Elle va mal… Elle se sent seule depuis des mois. Elle ne te trompe pas si c’est ce que tu crois. Mais elle ne sait plus comment t’aimer…
Ses mots m’ont frappé comme une gifle. Je suis monté chez moi en titubant presque.
Sophie était là, assise dans le noir.
— Je veux divorcer, Aurélien…
Sa voix était calme, posée. J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds.
— Et Maxime ? Et nous ?
Elle a pleuré sans bruit pendant de longues minutes avant de répondre :
— On s’est perdus… Peut-être qu’on pourra se retrouver autrement…
Cette nuit-là, j’ai erré dans Namur sous les lampadaires jaunes, incapable de rentrer chez moi. J’ai pensé à sa main dans la mienne lors de notre premier bal à l’université de Liège ; à Maxime bébé qui riait aux éclats dans le parc Louise-Marie ; à mon père qui me disait toujours « Un homme ne pleure pas » alors que j’avais envie de hurler ma douleur au monde entier.
Aujourd’hui, des mois ont passé. Sophie vit à Gembloux avec Maxime une semaine sur deux. Mon père ne comprend toujours pas comment « on peut tout foutre en l’air pour des histoires de sentiments ». Moi… Je réapprends à vivre seul dans cet appartement trop grand pour un seul homme.
Parfois je me demande : est-ce qu’on aurait pu faire autrement ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui est brisé ou faut-il apprendre à vivre avec les morceaux ? Qu’en pensez-vous vous-mêmes ?