Tout donner pour ses enfants : le prix du silence
— Tu ne comprends jamais rien, maman !
La voix de Sophie claque dans la cuisine, résonne contre les carreaux blancs que j’ai frottés ce matin encore. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. J’ai envie de répondre, de crier même, mais je me retiens. Je regarde ma fille, ses joues rouges de colère, ses yeux qui me fuient. Elle a vingt-sept ans, elle vit à Bruxelles maintenant, mais ce soir elle est revenue à Namur pour le week-end. Je pensais que ce serait une fête. Mais non. Encore une dispute.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?
Sa sœur, Camille, lève les yeux au ciel. Elle pianote sur son téléphone, assise à l’autre bout de la table. J’ai l’impression d’être invisible. Je me demande comment on en est arrivé là.
Je repense à Luc, mon mari. Il est mort il y a trois ans d’un cancer du pancréas. Il n’a pas eu le temps de profiter de sa retraite. On avait tout prévu : un petit voyage à la mer du Nord, des balades à vélo dans les Ardennes, des soirées tranquilles devant la télé. Mais la maladie a tout balayé en quelques mois.
Luc et moi, on a tout donné pour nos filles. On s’est privés de vacances, on a acheté des vêtements d’occasion pour pouvoir leur offrir des cours de danse et d’équitation. Je travaillais comme aide-soignante à l’hôpital Sainte-Elisabeth ; lui était ouvrier chez FN Herstal. On rentrait tard, on était fatigués, mais on voulait que Sophie et Camille aient une vie meilleure.
— Tu ne comprends pas ce que c’est d’être jeune aujourd’hui !
Sophie hausse le ton. Je sens la colère monter en moi.
— Et toi, tu crois que c’était facile pour nous ? Tu crois que l’argent tombait du ciel ?
Camille soupire.
— Arrêtez… Vous allez encore vous disputer toute la soirée.
Je me tais. Je regarde par la fenêtre : il pleut sur Namur, comme souvent en novembre. Les lampadaires allument des halos jaunes sur les pavés mouillés. J’ai l’impression que ma vie aussi s’est couverte de brume.
Après la mort de Luc, j’ai cru que mes filles seraient là pour moi. Mais elles sont parties vivre leur vie. Sophie a trouvé un boulot dans une start-up à Bruxelles ; Camille fait des études d’infirmière à Liège. Elles m’appellent parfois, mais c’est toujours rapide : « Salut maman, ça va ? Je dois filer… »
Je me suis retrouvée seule dans cette maison trop grande, avec les souvenirs qui me collent à la peau. Les photos sur le buffet : Luc qui rit au barbecue, les filles en robe blanche pour leur communion. Parfois je parle toute seule, juste pour entendre une voix humaine.
Un soir, il y a six mois, j’ai eu un malaise. Le cœur qui bat trop vite, la tête qui tourne. J’ai appelé Camille :
— Chérie, tu peux venir ? Je ne me sens pas bien…
Elle a soupiré :
— Maman, je suis en examens… Appelle Sophie.
J’ai appelé Sophie. Elle n’a pas décroché.
J’ai fini par appeler mon voisin, Monsieur Dupuis. C’est lui qui m’a emmenée aux urgences.
Depuis ce jour-là, quelque chose s’est cassé en moi. J’ai compris que je ne pouvais plus compter sur mes filles comme avant. Je leur ai tout donné… Pour quoi ?
Le lendemain du malaise, Sophie m’a envoyé un message : « Désolée maman, j’étais en réunion. Tu vas mieux ? »
Oui, je vais mieux… Physiquement du moins.
Mais le vide est là. Le soir, je mange seule devant la télé. Je regarde « Questions à la Une » ou « Strip-Tease », j’essaie de m’intéresser à autre chose qu’à leur absence.
Parfois je croise Madame Leroy au marché :
— Alors, vos filles viennent vous voir ?
Je souris :
— Oui oui… Elles sont très occupées.
Mais c’est un mensonge.
Un dimanche matin, j’ai décidé d’aller à Bruxelles sans prévenir Sophie. J’ai pris le train depuis Namur — deux heures de trajet sous une pluie battante. J’ai attendu devant son immeuble à Ixelles. Quand elle est sortie avec son copain Thomas — un gars sympa mais toujours pressé — elle a eu l’air surprise.
— Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ?
J’ai senti qu’elle n’était pas contente.
— Je voulais te voir… On ne se voit jamais.
Elle a regardé sa montre.
— On allait bruncher avec des amis… Tu veux venir ?
Je me suis sentie de trop. J’ai décliné et je suis rentrée à Namur le cœur lourd.
J’ai essayé d’en parler à Camille lors d’un appel vidéo :
— Tu sais, parfois j’ai l’impression que vous m’oubliez…
Elle a haussé les épaules :
— Maman, on a nos vies maintenant… Tu devrais sortir plus, te faire des amis.
Des amis ? À mon âge ? Après quarante ans passés à courir entre le boulot et la maison ?
Je me suis inscrite au club de tricot du quartier. Les dames sont gentilles mais parlent surtout de leurs petits-enfants qui viennent tous les week-ends.
Un soir de décembre, j’ai reçu un coup de fil inattendu :
— Maman ? C’est Sophie… Je voulais te dire que Thomas et moi on va se marier.
J’ai eu un pincement au cœur.
— Félicitations ma chérie ! Et… tu veux que je t’aide pour les préparatifs ?
Un silence gênant.
— Euh… On pensait faire ça en petit comité… Juste les amis proches… Mais bien sûr tu seras là !
J’ai raccroché avec les larmes aux yeux.
Le mariage a eu lieu à l’hôtel de ville d’Ixelles. J’étais assise au fond de la salle ; personne ne m’a demandé de dire un mot ou de danser avec ma fille. J’ai souri sur les photos mais mon cœur était ailleurs.
Après la cérémonie, Sophie est venue me voir :
— Ça va maman ? Tu fais une drôle de tête…
J’ai voulu lui dire tout ce que j’avais sur le cœur : la solitude, le manque, l’impression d’avoir été utile puis jetée comme un vieux vêtement usé. Mais je n’ai rien dit. Je n’ai pas voulu gâcher sa journée.
Aujourd’hui encore, je me demande où j’ai échoué. Est-ce que j’ai trop donné ? Pas assez ? Est-ce qu’on peut aimer ses enfants au point de s’effacer complètement ?
Parfois je rêve que Luc revient et me dit : « Marie, il faut penser à toi maintenant ». Mais comment faire quand on ne sait plus qui on est sans eux ?
Est-ce qu’on mérite vraiment l’indifférence quand on a tout sacrifié pour ceux qu’on aime ? Ou bien est-ce simplement le prix à payer pour avoir voulu leur offrir une vie meilleure ?