Ce jour où tout pèse, mais rien ne fait mal

— Tu vas encore rater ton bus, Élodie. Tu fais exprès ou quoi ?

La voix de ma mère résonne dans ma tête, même si elle n’est pas là. Je suis seule, debout sous l’abribus de la place Saint-Lambert, le vent de février s’engouffrant sous mon manteau trop fin. J’allume une cigarette, main tremblante, et je protège la flamme du briquet comme si c’était un secret. Ma main gauche serre la lanière de mon vieux sac en toile gris, ce sac qui a vu défiler mes années d’étudiante à l’ULiège, mes premiers boulots précaires, mes courses chez Delhaize quand j’avais encore le courage de cuisiner.

Il est 7h42. Le bus 4 est en retard, comme d’habitude. Autour de moi, les gens râlent à voix basse. Un vieux monsieur marmonne :

— Toujours en retard, ces TEC… On paie pour quoi ?

Je souris tristement. Ici, tout le monde râle, mais personne ne change rien. C’est la Belgique : on s’adapte, on endure, on attend que ça passe. Je regarde mon reflet dans la vitre de l’abribus : cernes sous les yeux, cheveux attachés à la va-vite, visage fermé. J’ai 32 ans et j’ai l’impression d’en avoir 50.

Mon téléphone vibre. Un message de mon frère, Thomas :

« Maman veut savoir si tu viens dimanche pour l’anniversaire de papa. »

Je soupire. Encore cette pression familiale. Depuis que papa a eu son AVC l’an dernier, tout le monde marche sur des œufs. Ma mère me reproche de ne pas venir assez souvent à Flémalle. Thomas fait semblant de ne pas prendre parti, mais il est toujours du côté de maman.

Je tape une réponse :

« Je ne sais pas encore. J’ai beaucoup de boulot. »

Mensonge. Je n’ai pas plus de boulot que d’habitude. Je n’ai juste pas envie d’affronter leurs regards, leurs reproches à peine voilés :

— Tu pourrais faire un effort, Élodie. Ton père n’a plus toute sa tête, mais il te reconnaît encore…

Je me souviens du dernier dimanche passé chez eux. Papa assis dans son fauteuil, regard perdu vers la fenêtre. Maman qui tourne en rond dans la cuisine, surveillant la cuisson du rôti comme si c’était une question de vie ou de mort.

— Tu veux des pommes de terre ou du riz ?
— Peu importe…
— Tu pourrais répondre clairement !

Toujours cette tension dans l’air, ce sentiment d’être étrangère chez moi.

Le bus arrive enfin. Je monte, badge mon abonnement Mobib et m’assieds au fond. Une odeur de pluie et de vêtements mouillés flotte dans l’air. Une femme d’une cinquantaine d’années parle fort au téléphone :

— Non mais tu te rends compte ? Ils veulent encore augmenter les taxes communales ! On n’a déjà plus rien…

Je ferme les yeux. J’aimerais être ailleurs. Peut-être à Bruxelles, ou même à Namur… Mais je sais que partout ce serait pareil : le poids des jours qui passent sans éclat.

Le bus s’arrête devant le CHU. Je descends et marche jusqu’à mon bureau dans un bâtiment grisâtre des années 70. Je travaille comme assistante administrative dans un service où personne ne se parle vraiment. Chacun mange son sandwich devant son écran, évite les regards.

Ma collègue Sophie me lance un sourire forcé :

— Salut Élodie ! Bien dormi ?
— Bof… Et toi ?
— Pareil…

On se comprend sans se parler davantage. On partage la même fatigue, la même lassitude.

À midi, je sors fumer une cigarette devant l’entrée du bâtiment. Un groupe d’infirmières discute en wallon :

— T’as vu le nouveau chef ? Il croit qu’il va tout changer…
— Qu’il vienne déjà bosser un dimanche !

Je souris malgré moi. Ici, on râle pour exister.

Mon téléphone vibre encore : un appel de maman.

— Allô ?
— Élodie ? Tu viens dimanche alors ?
— Je ne sais pas encore, maman…
— Tu sais que ton père demande après toi… Il a du mal à marcher maintenant… Et puis Thomas a ses enfants à gérer… Moi je fatigue…

Sa voix tremble un peu. Je sens la culpabilité monter en moi comme une vague froide.

— Je vais essayer de venir…
— Ce serait bien… On t’attend.

Je raccroche et j’ai envie de pleurer. Mais je ravale mes larmes comme toujours.

L’après-midi s’étire en longueur. Je trie des dossiers, je réponds à des mails absurdes sur des problèmes administratifs qui n’intéressent personne. À 17h02, je range mes affaires et je sors sous la pluie fine qui tombe sur Liège.

En rentrant chez moi, j’achète une baguette au Carrefour Express du coin. La caissière me lance :

— Bonne soirée !

Je souris poliment. Chez moi, l’appartement est silencieux. J’allume la radio pour briser le vide.

Je pense à mon enfance à Flémalle : les dimanches chez mes grands-parents, les tartes au sucre, les jeux dans le jardin avec Thomas. Tout semblait plus simple alors.

Aujourd’hui tout est compliqué : le travail qui n’a pas de sens, la famille qui pèse comme une chape de plomb, les amis qui s’éloignent peu à peu parce qu’on n’a plus le temps ou l’énergie.

Je mange seule devant une série belge sur la RTBF. Les personnages se disputent pour des histoires d’argent ou d’amour. Je me reconnais dans leur lassitude.

Vers 22h, mon téléphone vibre une dernière fois : un message vocal de maman.

« On espère te voir dimanche… Papa t’embrasse fort… »

Je reste longtemps assise sur le canapé, la baguette entamée sur la table basse.

Pourquoi est-ce si difficile d’être simplement bien ? Pourquoi ai-je l’impression que tout m’échappe alors que rien ne fait vraiment mal ? Est-ce ça, être adulte en Belgique aujourd’hui ?

Et vous… Est-ce que vous ressentez parfois ce poids invisible qui vous empêche d’avancer ?