Fissures dans le Bonheur : Mon Combat entre l’Amour et le Renoncement
« Tu rentres encore tard, Simon ? » La voix de Marieke résonne dans le couloir, sèche comme une feuille morte. Je pose mes clés sur la petite table Ikea branlante, celle qu’on a achetée ensemble lors de notre premier emménagement à Seraing. J’ai envie de répondre, de crier même, mais je ravale mes mots. Ce soir, comme tant d’autres, je préfère le silence à la dispute.
Je me souviens du temps où rentrer à la maison était une fête. Marieke riait, les enfants couraient dans le salon, et l’odeur du café flottait dans l’air. Aujourd’hui, tout semble figé. Les rires se sont transformés en soupirs, les regards en reproches. Je me demande souvent où tout a basculé. Est-ce la routine ? Le boulot qui m’use à l’usine ArcelorMittal ? Ou simplement nous deux qui avons oublié de nous aimer ?
« Tu pourrais au moins prévenir quand tu fais des heures sup’, » ajoute-t-elle en traversant la cuisine. Elle ne me regarde même plus. Je la vois de dos, ses cheveux blonds attachés à la va-vite, son pull élimé. Elle n’a plus le temps de prendre soin d’elle, dit-elle. Mais moi, ai-je encore le temps de prendre soin de nous ?
Le repas est froid. Les enfants, Lucas et Zoé, mangent en silence. Lucas tapote sur son GSM sous la table ; Zoé pousse ses légumes du bout de la fourchette. Je tente une conversation :
— Alors Lucas, ça s’est bien passé à l’école ?
Il hausse les épaules sans lever les yeux.
— Bof.
Marieke soupire bruyamment.
— Tu pourrais t’intéresser un peu plus à tes enfants quand même.
Je sens la colère monter, mais je me retiens. Je sais que ce n’est pas vraiment contre moi qu’elle en a. C’est contre cette vie qui nous échappe, contre ces rêves qu’on a laissés mourir.
Après le repas, je m’enferme dans la salle de bains. Je regarde mon reflet dans le miroir fêlé. Des cernes creusent mes yeux, mes cheveux commencent à grisonner sur les tempes. J’ai trente-cinq ans et j’ai l’impression d’en avoir cinquante.
Dans la nuit, Marieke s’approche de moi dans le lit.
— Simon… Tu crois qu’on va s’en sortir ?
Sa voix est tremblante, presque enfantine. Je sens son désespoir. Je voudrais lui dire que oui, que tout ira mieux, mais je n’en suis plus sûr.
— Je sais pas… On fait que survivre, non ?
Elle se tourne de l’autre côté. Je reste là, les yeux ouverts dans le noir, à écouter sa respiration irrégulière.
Les jours passent et se ressemblent. Au boulot, mes collègues parlent foot et politique. Didier me lance :
— T’as pas l’air dans ton assiette, vieux !
Je souris faiblement.
— C’est rien… Juste un peu fatigué.
Mais au fond, je suis vidé. Je n’arrive plus à me concentrer sur les machines, je fais des erreurs bêtes. Le chef d’équipe m’a déjà convoqué deux fois :
— Simon, faut te ressaisir ! On peut pas se permettre des accidents ici.
Je hoche la tête mais je sais que je suis ailleurs. Mon esprit est resté à la maison, coincé entre les murs gris de notre salon.
Un soir, alors que je rentre plus tôt que d’habitude, j’entends Marieke au téléphone dans la cuisine.
— Non maman… Je sais plus quoi faire… Il est là sans être là… Oui… Oui… Mais tu crois que c’est facile ?
Je m’arrête sur le seuil. Elle ne m’a pas entendu. J’ai honte d’écouter mais j’ai besoin d’entendre ce qu’elle ne me dit plus.
— J’ai peur qu’il parte… Ou pire, qu’il reste juste par habitude…
Je referme doucement la porte et sors marcher dans la rue sombre. Les lampadaires diffusent une lumière jaune maladive sur les pavés mouillés. Je croise Monsieur Dupont du rez-de-chaussée qui rentre ses poubelles.
— Ça va Simon ?
Je hoche la tête sans répondre vraiment. Personne ne voit ce qui se passe derrière nos volets fermés.
Le week-end arrive et avec lui la visite chez mes parents à Huy. Ma mère prépare son fameux rôti et mon père sort les bières spéciales du frigo.
— Alors fiston, comment ça va avec Marieke ?
Je souris pour sauver les apparences.
— Comme d’habitude…
Ma mère me regarde longuement.
— Tu sais Simon… La vie de couple c’est pas facile… Mais faut pas laisser passer trop de choses non plus…
Je sens qu’elle devine tout sans que je dise rien.
Sur le chemin du retour, Marieke conduit en silence. Les enfants dorment à l’arrière. Je regarde le paysage défiler : les champs détrempés par la pluie, les maisons en briques rouges typiques de Wallonie.
— Tu crois qu’on devrait voir quelqu’un ? Un psy ?
Sa question me prend au dépourvu.
— Je sais pas… Peut-être…
Elle serre le volant plus fort.
— J’ai pas envie que les enfants souffrent…
Moi non plus. Mais je ne sais plus comment éviter ça.
Les semaines passent et nous allons voir une conseillère conjugale à Liège. Madame Lemaire nous reçoit dans son cabinet rempli de plantes vertes et de livres sur la famille.
— Pourquoi êtes-vous là aujourd’hui ?
Marieke répond avant moi :
— On ne se parle plus… On vit côte à côte mais on ne se voit plus vraiment.
Je baisse les yeux. C’est vrai. On s’est perdus quelque part entre les factures d’électricité et les réunions parents-profs.
La conseillère nous fait parler de nos souvenirs heureux. Je repense à notre premier voyage à Ostende, au vent salé sur la digue, aux frites mangées sur un banc face à la mer.
Mais ces souvenirs semblent appartenir à une autre vie.
Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes s’accumulent devant la porte d’entrée, Marieke me dit :
— Simon… J’ai besoin de temps pour réfléchir… Peut-être qu’on devrait faire un break…
Mon cœur se serre mais je comprends. Moi aussi j’étouffe dans cette maison pleine de non-dits.
Je pars quelques jours chez mon ami François à Namur. Il vit seul depuis son divorce.
— Tu sais Simon… Parfois vaut mieux être seul que mal accompagné… Mais faut pas croire que c’est facile non plus.
Je passe mes soirées à marcher le long de la Meuse, perdu dans mes pensées. J’imagine ma vie sans Marieke, sans les enfants tous les jours. Est-ce vraiment ce que je veux ? Ou est-ce juste la peur qui parle ?
Quand je rentre enfin à Seraing, Marieke m’attend dans le salon.
— J’ai réfléchi… Je crois qu’on doit se séparer… Pour nous… Pour les enfants aussi… Ils méritent des parents heureux même séparés plutôt que malheureux ensemble.
Je pleure pour la première fois depuis des années. Pas seulement pour ce qu’on perd mais aussi pour ce qu’on n’aura jamais su être ensemble.
Les semaines suivantes sont un tourbillon d’émotions : avocats, garde partagée, explications aux enfants qui pleurent et qui crient leur incompréhension.
Un soir, Lucas me demande :
— Papa… Tu vas revenir un jour ?
Je serre fort sa petite main dans la mienne.
— Je serai toujours là pour toi mon grand… Toujours.
Aujourd’hui j’habite un petit appartement près du parc de la Boverie à Liège. Les week-ends sans les enfants sont longs et silencieux. Parfois je croise Marieke au supermarché Delhaize ; on se sourit tristement comme deux étrangers qui partagent un secret douloureux.
Parfois je me demande si j’ai bien fait. Si j’aurais pu sauver notre histoire en essayant plus fort ou différemment. Mais peut-on vraiment réparer ce qui est brisé depuis si longtemps ? Ou faut-il apprendre à vivre avec les fissures du passé pour espérer un jour retrouver un peu de lumière ?