Sous le même toit, des cœurs en hiver
— Tu comptes rester là toute la soirée à fixer ton assiette, Aurélie ?
La voix de mon père, sèche comme un coup de fouet, fend le silence de notre petite salle à manger. Je serre ma fourchette, les yeux rivés sur les pommes de terre vapeur qui refroidissent. Ma mère, assise en face de moi, tousse doucement, un son rauque qui me serre le cœur. Mon frère Simon, lui, pianote sur son téléphone, indifférent au malaise ambiant.
— Je réfléchis, papa. C’est interdit ?
Il soupire bruyamment. Je sens la tension monter, comme chaque soir depuis que maman est tombée malade. Depuis que les factures s’accumulent sur le buffet en formica et que les regards se croisent sans jamais se rencontrer.
— On n’a pas besoin de ça ce soir, souffle-t-il. Mange et laisse-nous un peu de paix.
Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage froid. Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant eux. Pas ce soir. Pas encore.
Dans le couloir, j’entends la voix basse de ma mère :
— Laisse-la, Paul. Elle a ses raisons.
Je monte dans ma chambre, mon refuge depuis l’enfance. Les posters d’Angèle et de Stromae me regardent avec bienveillance. J’ouvre la fenêtre malgré le froid de janvier. Les lumières de Liège scintillent au loin, indifférentes à nos drames familiaux.
Mon téléphone vibre. Un message de Julie : « Toujours vivante ? Besoin d’air ? »
Je souris tristement. Julie sait tout. Elle sait que depuis l’annonce du cancer de maman, je ne dors plus vraiment. Que papa s’enferme dans le silence ou la colère. Que Simon disparaît chez ses potes ou derrière ses écrans.
Je tape : « Viens me chercher ? »
Vingt minutes plus tard, je claque la porte d’entrée sans un mot. Papa ne relève même pas la tête du journal. Maman me lance un regard fatigué mais complice.
— Prends soin de toi, chérie.
Dans la voiture de Julie, l’air sent le parfum bon marché et les frites froides. On roule sans parler jusqu’à la Meuse. Les quais sont déserts, la ville semble retenir son souffle.
— Tu veux en parler ? demande Julie.
Je secoue la tête. Les mots restent coincés dans ma gorge.
— Tu sais… commence-t-elle doucement, tu n’es pas obligée de tout porter toute seule.
Je ferme les yeux. Je revois maman, amaigrie, qui cache ses douleurs pour ne pas nous inquiéter. Papa qui rentre tard du boulot à l’usine Cockerill, les mains noires de cambouis et le cœur lourd de regrets. Simon qui fait semblant que tout va bien parce qu’il ne sait pas comment faire autrement.
— J’ai peur qu’elle parte… avoué-je enfin dans un souffle.
Julie pose sa main sur la mienne.
— Et si tu lui disais tout ça ?
Je secoue la tête. Chez nous, on ne parle pas des sentiments. On encaisse. On avance.
Le lendemain matin, je trouve maman assise dans la cuisine, une tasse de chicorée entre les mains.
— Tu as bien dormi ?
Je hoche la tête. Mensonge éhonté.
— Tu sais, Aurélie… commence-t-elle en fixant le carrelage usé. Je ne serai peut-être pas là pour toujours. Mais toi… tu dois vivre ta vie.
Je sens ma gorge se serrer.
— Comment je pourrais vivre sans toi ?
Elle sourit tristement.
— Comme moi sans ma mère. Comme toutes les femmes avant toi.
Un silence lourd s’installe. Puis elle ajoute :
— Tu devrais postuler à cette école d’art à Bruxelles dont tu parles tout le temps.
Je secoue la tête.
— Papa ne voudra jamais…
Elle pose sa main sur la mienne, fragile mais déterminée.
— Ce n’est pas sa vie, c’est la tienne.
Plus tard dans la journée, j’entends mes parents se disputer à voix basse dans le salon.
— Elle va nous laisser tomber ! s’exclame mon père.
— Elle a le droit de rêver ! répond maman avec une force inattendue.
— Et si elle échoue ?
— Et si elle réussit ?
Je monte le son de ma musique pour ne plus entendre leurs voix qui se brisent l’une contre l’autre comme des vagues contre les rochers de la côte belge où on passait nos vacances autrefois.
Le soir venu, Simon frappe à ma porte.
— Tu vas vraiment partir ?
Je hausse les épaules.
— Je ne sais pas… Peut-être que oui… Peut-être que non…
Il s’assoit sur mon lit, l’air plus vulnérable que d’habitude.
— Si tu pars… tu m’oublieras pas ?
Je ris tristement.
— T’es bête ou quoi ? Jamais je t’oublierai.
Il me serre maladroitement dans ses bras. On reste là un moment, deux enfants perdus dans une maison trop grande pour nos peurs.
Les semaines passent. Maman s’affaiblit mais continue à sourire pour nous rassurer. Papa devient plus silencieux encore, comme s’il avait peur que ses mots soient des adieux définitifs. Je prépare mon dossier pour Bruxelles en cachette, aidée par Julie qui croit en moi plus que je n’ose le faire moi-même.
Un soir d’avril, alors que les cerisiers fleurissent dans notre rue grise, maman est hospitalisée d’urgence. Je passe mes nuits sur une chaise inconfortable à côté de son lit d’hôpital du CHU Sart-Tilman. Les machines bipent doucement dans la pénombre. Elle me prend la main :
— Promets-moi que tu vivras pour toi…
Je promets sans savoir si j’en ai la force.
Maman s’éteint un matin où le soleil perce enfin les nuages bas de Liège. Papa pleure en silence dans la cuisine. Simon casse une assiette en criant qu’il déteste tout le monde et s’enfuit chez un copain. Moi je reste là, figée, incapable d’imaginer un monde sans elle.
Les jours suivants sont flous : funérailles sobres à l’église Saint-Pholien, regards gênés des voisins, plats réchauffés déposés sur notre perron par des tantes qu’on ne voit jamais autrement. Papa ne parle plus du tout. Simon sèche les cours et traîne avec des types bizarres près de la gare des Guillemins.
Un matin, je trouve une lettre de maman glissée dans mon carnet à dessins :
« Ma chérie,
Si tu lis ces mots, c’est que je suis partie. N’aie pas peur d’être heureuse même sans moi. Ose vivre tes rêves – pour toi et pour moi aussi. Je t’aime plus fort que tout ce que tu peux imaginer.»
Je pleure longtemps avant d’oser appeler l’école d’art à Bruxelles pour confirmer mon inscription.
Le jour du départ arrive trop vite et trop lentement à la fois. Papa refuse de m’accompagner à la gare ; il dit qu’il doit travailler mais je sais qu’il ne supporte pas l’idée de me voir partir aussi. Simon m’aide à porter ma valise jusqu’au quai 3b de Liège-Guillemins.
— Reviens vite… murmure-t-il en me serrant fort.
— Promis…
Dans le train qui file vers Bruxelles sous un ciel gris perle typiquement belge, je regarde défiler les champs détrempés et les maisons en briques rouges qui ressemblent toutes un peu à la mienne.
Je pense à maman, à ses mains fines posées sur mon front quand j’étais malade enfant ; à papa qui n’a jamais su dire « je t’aime » mais qui réparait mon vélo sans rien demander ; à Simon qui cache sa tendresse derrière des blagues nulles et des capuches trop grandes.
Est-ce qu’on peut vraiment partir sans laisser une partie de soi derrière ? Est-ce qu’on a le droit d’être heureux quand ceux qu’on aime souffrent encore ?