Entre les lignes blanches : Confessions d’une vie sur le fil à Liège

— Mais tu vas où comme ça ?

La voix derrière moi claque comme un fouet. Je serre la poignée de la porte vitrée du bâtiment, mon cœur tambourine dans ma poitrine. Deux étudiantes, à peine vingt ans, me fusillent du regard. Je viens de les bousculer sans ménagement pour entrer dans la tour des finances. J’ai à peine dormi cette nuit, et la moindre contrariété me fait sortir de mes gonds.

— Excusez-moi, j’suis pressée, je lâche d’un ton sec, sans vraiment le penser.

Elles marmonnent quelque chose sur « les vieux cons stressés » et s’éloignent. Je retiens un soupir. J’ai trente-huit ans, pas cent huit. Mais aujourd’hui, je me sens vieille, usée. Je regarde mon reflet dans la porte : cernes sous les yeux, cheveux bruns attachés à la va-vite, tailleur froissé. Encore une journée qui commence mal.

Je m’appelle Sophie Lambert. Je vis à Liège depuis toujours. Mon père était ouvrier à Seraing, ma mère infirmière à l’hôpital de la Citadelle. J’ai grandi dans un petit appartement à Grivegnée avec mon frère cadet, Thomas. On n’a jamais roulé sur l’or, mais on s’aimait fort. Enfin… on s’aimait.

Je traverse le hall bondé, badge à la main. Les gens me bousculent sans me voir. Je monte dans l’ascenseur, seule. Les portes se ferment sur mon reflet fatigué. J’ai envie de pleurer.

Hier soir encore, Thomas m’a appelée. Il voulait de l’argent. Encore. Depuis qu’il a perdu son boulot chez ArcelorMittal, il s’enfonce dans les dettes et la bière bon marché. Maman ne veut plus lui parler. Moi, je n’arrive pas à lui dire non.

— Sophie, t’es ma sœur, tu peux pas me laisser tomber !

Sa voix résonne dans ma tête alors que l’ascenseur grimpe lentement vers le 12e étage. Je ferme les yeux. J’ai envie de crier.

Au bureau, tout le monde fait semblant d’aller bien. On parle du Standard qui a encore perdu, des embouteillages sur l’E25, du prix du mazout qui explose. Mais personne ne parle de ce qui fait vraiment mal.

Mon chef, Monsieur Delvaux, m’attend déjà devant mon bureau.

— Sophie, j’ai besoin du rapport pour midi. Et pense à réserver la salle pour la réunion avec les clients flamands.

Il ne me regarde même pas dans les yeux. Je hoche la tête comme une automate.

À midi, je descends fumer une cigarette devant le bâtiment. Il pleut finement sur Liège ; le ciel est bas, gris comme du plomb. Une collègue, Aline, me rejoint.

— Ça va pas fort ?

Je hausse les épaules.

— C’est Thomas… Il recommence avec ses histoires d’argent.

Aline soupire.

— Tu devrais couper les ponts. Il te bouffe la vie.

Je sais qu’elle a raison. Mais comment tourner le dos à son propre frère ?

Le soir, je rentre chez moi dans ma petite Polo cabossée. Les rues sont encombrées ; tout le monde râle contre les travaux du tram qui n’en finissent pas. Je mets la radio : « La Première » diffuse un reportage sur le mal-être au travail en Belgique francophone. Je coupe. Trop vrai, trop proche.

Chez moi, l’appartement sent le renfermé. Je pose mon sac sur la table Ikea bancale et m’effondre sur le canapé. Le silence me pèse. J’allume la télé pour faire semblant d’avoir de la compagnie.

Le téléphone sonne : c’est maman.

— Sophie ? Tu vas bien ?

Sa voix tremble un peu ; elle aussi est fatiguée par la vie.

— Ça va… Enfin non, pas trop. Thomas m’a encore appelée.

Un silence gênant s’installe.

— Il faut qu’il se débrouille maintenant. Tu ne peux pas tout porter sur tes épaules…

Je sens les larmes monter.

— Mais s’il lui arrive quelque chose ?

Maman soupire.

— On ne peut pas sauver quelqu’un qui ne veut pas être sauvé.

Je raccroche en pleurant doucement.

La nuit tombe sur Liège ; les lampadaires dessinent des ombres tristes sur les murs décrépits de mon quartier. Je repense à papa, mort d’un infarctus il y a cinq ans après avoir été licencié comme un malpropre à cinquante-huit ans. À Thomas qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’alcool et la colère contre le monde entier. À maman qui se replie sur elle-même et ne sort plus que pour aller au Delhaize du coin.

Et moi ? Moi je conduis ma vie comme je peux, entre deux lignes blanches effacées par le temps et la pluie wallonne.

Le lendemain matin, je me réveille avec une boule au ventre. J’ai rêvé que je roulais trop vite sur l’autoroute de Wallonie et que je ratais une sortie importante ; impossible de faire demi-tour. Je prends une douche froide pour chasser ce mauvais pressentiment.

Au travail, Monsieur Delvaux m’appelle dans son bureau.

— Sophie… On doit parler de ton avenir ici.

Je sens mes mains trembler.

— Tu fais du bon boulot mais… on doit restructurer l’équipe. Les budgets sont coupés par Bruxelles…

Je comprends tout de suite : mon poste est menacé.

En sortant du bureau, je croise Aline qui me prend dans ses bras sans rien dire. Pour la première fois depuis longtemps, je laisse couler mes larmes devant quelqu’un.

Le soir même, Thomas débarque chez moi sans prévenir. Il sent l’alcool à plein nez ; il est furieux.

— T’as pas répondu à mes messages ! T’es comme maman maintenant ? Tu me lâches ?

Il crie si fort que les voisins tapent contre le mur.

— Thomas… Je peux plus continuer comme ça ! J’ai mes propres problèmes !

Il s’effondre en pleurant sur mon tapis sale.

— J’suis désolé… J’suis paumé…

Je m’assieds à côté de lui et je le prends dans mes bras comme quand on était enfants et qu’on avait peur du noir.

Cette nuit-là, je dors mal mais je sens quelque chose changer en moi : une lassitude immense mais aussi une sorte de paix résignée.

Le lendemain matin, j’appelle maman et je lui propose qu’on se retrouve tous les trois au parc de la Boverie pour parler calmement. Elle accepte après un long silence.

Assis sur un banc sous les arbres mouillés par la rosée liégeoise, nous parlons enfin vraiment : de papa qui nous manque, de nos peurs et de nos colères, de ce qu’on attend encore de la vie malgré tout ce qu’elle nous a pris.

Thomas promet d’essayer d’aller mieux ; maman promet d’être moins dure ; moi je promets d’apprendre à dire non quand il le faut — pour survivre.

En rentrant chez moi ce soir-là, je regarde Liège s’étendre sous le ciel gris et je me demande : est-ce qu’on apprend jamais vraiment à conduire sa vie ? Ou est-ce qu’on fait juste semblant d’avoir le contrôle jusqu’à ce que la route tourne brusquement ?

Et vous… Qu’est-ce que vous faites quand tout semble partir en vrille ? Est-ce qu’on peut vraiment changer de direction ou faut-il juste apprendre à tenir le volant malgré tout ?