La dernière lettre de ma mère : un soir à Liège
« Tu ne comprends jamais rien, hein ? Tu crois vraiment que c’est si simple ? »
La voix de mon frère, Arnaud, résonne encore dans la cuisine, même si la porte claque derrière lui. Je reste là, figé, une tasse de café froid entre les mains. Dehors, la pluie s’écrase contre les vitres de notre maison à Seraing, comme si le ciel lui-même voulait participer à notre dispute.
Je m’appelle Benoît Delvaux. J’ai 42 ans, deux enfants, une femme qui ne me regarde plus comme avant, et une mère qui vient d’entrer en maison de repos à Liège. Ce soir, tout s’effondre. Je sens la colère d’Arnaud vibrer dans mes tempes, mais aussi la peur : celle de perdre ce qui me reste de famille.
« Papa ? »
C’est Louise, ma fille de 13 ans, qui apparaît dans l’embrasure de la porte. Elle a les yeux rouges – elle a tout entendu. Je tente un sourire maladroit.
— Ce n’est rien, ma puce. Va te coucher, je te rejoins dans cinq minutes.
Elle hoche la tête sans y croire et disparaît dans l’escalier. Je m’assieds lourdement. Sur la table, la lettre de ma mère trône comme une menace. Elle l’a écrite il y a deux semaines, juste avant d’entrer à la résidence Sainte-Marie. Je ne l’ai pas encore ouverte. Trop peur, peut-être.
Je repense à tout ce qui nous a menés là. Mon père est mort il y a cinq ans d’un cancer du poumon – il travaillait à Cockerill toute sa vie, comme tant d’autres ici. Après ça, maman a commencé à perdre pied. Elle oubliait les dates, les visages, parfois même nos prénoms. Arnaud voulait la placer tout de suite ; moi, je m’accrochais à l’idée qu’on pouvait encore s’en occuper à la maison.
« Tu veux quoi ? Qu’elle mette le feu à la baraque ? Qu’elle se perde dans le quartier ? »
Les mots d’Arnaud me reviennent en pleine figure. Lui, il a toujours été plus dur, plus pragmatique. Moi, j’ai hérité de la sensibilité de maman – ou de sa faiblesse, selon lui.
Je prends enfin la lettre. L’écriture tremble un peu, mais c’est bien elle :
« Mon Benoît,
Je sais que tu n’aimes pas les adieux. Moi non plus. Mais il faut parfois accepter que les choses changent… »
Je m’arrête là. Les larmes montent sans prévenir. Je me souviens des dimanches chez elle, du parfum du café et des gaufres liégeoises qu’elle préparait pour nous consoler après une semaine difficile à l’usine ou au collège. Je me souviens aussi des disputes avec Arnaud – déjà –, des silences lourds quand papa rentrait trop tard du boulot.
« … Tu as toujours été mon rêveur, mon petit poète. Ne laisse pas la colère t’emporter comme elle a emporté ton père… »
Je relis cette phrase plusieurs fois. Est-ce que je suis en train de devenir comme lui ? Froid, distant, incapable de dire ce que je ressens ?
Un bruit dans le couloir me fait sursauter. C’est Sophie, ma femme. Elle s’approche doucement.
— Tu veux en parler ?
Sa voix est douce mais fatiguée. Depuis quelques mois, on se parle moins. Le boulot au CHU la ronge ; moi, je m’enferme dans mes soucis familiaux.
— C’est Arnaud… On s’est encore disputés pour maman.
— Vous n’arriverez jamais à vous entendre sur ça…
— Je sais… Mais j’ai l’impression qu’on est en train de tout perdre.
Elle pose sa main sur la mienne.
— Peut-être qu’il faut accepter qu’on ne contrôle pas tout.
Je baisse les yeux vers la lettre.
« … Prends soin de ta famille. Ne laisse pas le passé décider de ton avenir… »
Le lendemain matin, je pars voir maman à Sainte-Marie. Le bus 48 traverse le centre-ville sous une pluie fine ; les façades grises défilent comme des souvenirs effacés. À l’accueil, une infirmière me sourit gentiment :
— Elle vous attendait.
Dans sa chambre minuscule, maman regarde par la fenêtre. Elle ne me reconnaît pas tout de suite.
— Bonjour madame Delvaux…
— Oh… Benoît ?
Son sourire est fragile mais réel. Je m’assieds près d’elle.
— Tu as reçu ma lettre ?
— Oui… Je l’ai lue hier soir.
— Alors tu sais que je t’aime… Même si j’oublie parfois qui tu es.
Je serre sa main dans la mienne. Elle sent le savon bon marché et un peu d’eau de Cologne – son parfum préféré depuis toujours.
— Maman… Je suis désolé pour tout ce qui s’est passé avec Arnaud et moi…
— Vous êtes frères. Vous vous disputez depuis que vous êtes petits… Mais au fond, vous vous aimez.
Elle ferme les yeux un instant. J’ai envie de croire qu’elle a raison.
En rentrant chez moi ce soir-là, je trouve Arnaud assis sur le perron. Il pleut toujours ; il n’a même pas pris de parapluie.
— Je voulais m’excuser… commence-t-il sans me regarder.
— Moi aussi…
On reste là quelques secondes sans rien dire. Puis il éclate :
— J’ai peur, tu sais ? Peur qu’on devienne comme papa… Qu’on se perde chacun dans notre coin.
— Moi aussi… Mais on peut essayer de faire mieux.
Il hoche la tête et essuie ses yeux du revers de la manche.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, on dîne tous ensemble : Sophie, Louise, mon fils Maxime qui râle parce qu’il n’aime pas les chicons au gratin, Arnaud et moi. On rit un peu trop fort ; on parle du Standard qui a encore perdu contre Anderlecht ; on évoque les souvenirs d’enfance et même maman sourit sur une vieille photo posée sur le buffet.
Plus tard dans la nuit, je relis la lettre une dernière fois avant de m’endormir :
« N’oublie jamais : ce qui compte vraiment ne se voit pas toujours au premier regard… »
Est-ce qu’on apprend un jour à aimer sans peur ? Est-ce que vous aussi, vous avez déjà eu peur de perdre ceux qui comptent le plus ?