Ne me quitte pas, je t’en prie
« Ne me quitte pas, je t’en prie… » Ma voix tremble alors que je serre la vieille photo contre ma poitrine. La voix de mon mari résonne encore dans ma tête, comme un écho lointain qui refuse de s’éteindre. Je suis seule dans la cuisine, le soleil tape déjà fort sur les toits de Liège, et la chaleur s’infiltre par la fenêtre entrouverte. J’ai mis ma robe d’été, celle que Luc aimait tant. Devant le miroir, j’ai hésité : « Peut-être qu’il est temps de changer de couleur… » J’ai soupiré, puis j’ai quitté l’appartement, laissant derrière moi le parfum du café froid et des souvenirs trop lourds.
Dans la cage d’escalier, j’entends la porte du voisin claquer. C’est madame Dupuis, toujours prompte à me lancer un regard compatissant. « Bonjour Halina, ça va aujourd’hui ? » Je hoche la tête sans répondre. Comment lui expliquer que non, ça ne va pas ? Que depuis que Luc est parti, chaque matin est une épreuve ?
En bas, la rue est déjà animée. Les bus TEC passent en grondant, des enfants jouent au ballon sur le trottoir. Je traverse la place Saint-Lambert, mon sac serré contre moi. J’ai rendez-vous avec ma fille, Sophie. Depuis quelques mois, nos rapports sont tendus. Elle ne comprend pas mon chagrin, ou peut-être qu’elle ne veut pas le voir. Elle me reproche de m’accrocher au passé, de ne pas avancer.
Je l’aperçois à la terrasse du café Le Voltigeur. Elle tapote nerveusement sur son téléphone. Quand elle me voit arriver, elle lève à peine les yeux. « Tu es en retard », dit-elle sèchement.
— Il y avait du monde dans le bus.
— Tu aurais pu partir plus tôt.
Je m’assieds en silence. Le serveur passe, je commande un café noir. Sophie soupire.
— Maman, il faut qu’on parle sérieusement. Tu ne peux pas continuer comme ça. Papa est parti depuis deux ans…
Je sens mes mains trembler. Je voudrais lui crier que deux ans, ce n’est rien quand on a partagé trente ans de vie commune. Mais je ravale mes larmes.
— Je fais ce que je peux.
— Non, tu t’enfermes chez toi, tu refuses de voir tes amies… Tu n’as même pas voulu venir au barbecue chez tante Mireille dimanche !
Je détourne les yeux. Je n’ai pas eu la force d’affronter la famille, leurs regards pleins de pitié ou d’incompréhension.
— Je ne me sens pas prête.
— Mais tu ne seras jamais prête si tu restes enfermée dans tes souvenirs !
Un silence pesant s’installe. Autour de nous, les conversations vont bon train ; une vieille dame rit aux éclats avec son petit-fils, un groupe d’étudiants discute politique en wallon.
Soudain, Sophie pose sa main sur la mienne.
— Maman… Je t’aime, tu sais ? Mais j’ai peur pour toi.
Je sens mes défenses s’effondrer. Les larmes montent, brûlantes.
— Je sais… Mais c’est plus fort que moi. Parfois j’ai l’impression que si je laisse partir Luc une seconde de mes pensées, il disparaîtra pour de bon.
Sophie serre ma main plus fort.
— Il ne disparaîtra jamais. Mais tu dois vivre aussi pour toi…
Je hoche la tête sans conviction. Le serveur apporte nos cafés. Je bois une gorgée brûlante pour masquer mon trouble.
Après le café, nous marchons ensemble jusqu’au marché de la Batte. Les étals débordent de fraises de Wépion et de fromages de Herve. L’odeur des gaufres chaudes flotte dans l’air. Sophie me raconte ses soucis au travail : son chef qui ne comprend rien à l’organisation, les collègues qui râlent pour un rien. Je souris faiblement ; ses histoires me rappellent mes propres années à l’hôpital CHU Sart-Tilman où j’étais infirmière.
Soudain, elle s’arrête devant un stand de vêtements.
— Regarde cette robe ! Elle t’irait bien.
Je secoue la tête.
— Non, ce n’est plus de mon âge…
— Arrête ! Tu es belle, maman. Tu dois juste te le rappeler.
Je sens une bouffée d’émotion monter en moi. J’essaie la robe derrière un rideau improvisé ; elle est légère, fleurie, pleine de vie. Sophie sourit :
— Tu vois ? Ça te va à merveille !
Pour la première fois depuis longtemps, je me sens presque légère.
Mais le retour à l’appartement est brutal. Dès que je referme la porte derrière moi, le silence me tombe dessus comme une chape de plomb. J’ouvre la fenêtre pour laisser entrer l’air chaud et le bruit de la ville. Sur la commode trône toujours la photo de Luc dans son cadre ébréché.
Je m’assieds sur le lit et laisse mes pensées dériver vers notre passé : les vacances à Ostende avec les enfants, les soirées à refaire le monde autour d’une bière Jupiler, les disputes aussi – surtout quand Luc rentrait tard du boulot à l’usine Cockerill-Sambre.
Un soir d’hiver particulièrement froid, il était rentré furieux :
— Ils veulent encore supprimer des postes ! On va tous finir au chômage…
J’avais essayé de le rassurer mais il avait claqué la porte du salon. Ce soir-là, j’avais eu peur qu’il ne revienne jamais.
Mais il était revenu. Toujours.
Jusqu’à ce matin-là où il n’est pas revenu du tout. Un accident idiot sur la route de Namur. Un chauffard qui avait grillé un feu rouge…
Depuis ce jour-là, tout s’est figé en moi.
Le téléphone sonne soudainement et me tire de mes pensées. C’est mon frère, Jean-Pierre.
— Allô Halina ? Ça va ?
— Oui… enfin non…
— Écoute, je passe te voir ce soir. On doit parler de maman.
Je soupire. Encore un souci familial à gérer… Ma mère perd la mémoire depuis quelques mois ; elle confond les visages et oublie même parfois mon prénom.
Le soir venu, Jean-Pierre arrive avec une tarte au riz de chez Dumont.
— Tu te souviens quand papa nous en achetait après la messe ?
Je souris tristement.
— Oui… C’était avant que tout parte en vrille.
Il s’assied lourdement sur le canapé.
— Il faut qu’on prenne une décision pour maman. Les voisins se plaignent qu’elle laisse le gaz ouvert… On ne peut plus continuer comme ça.
Je sens la panique monter en moi.
— Tu veux la mettre en maison de repos ?
— On n’a plus le choix Halina ! Je ne peux pas tout gérer seul et toi non plus !
Je ferme les yeux. Encore une séparation à vivre…
La nuit tombe sur Liège ; les lumières des terrasses s’allument peu à peu. J’ouvre une bière et partage un morceau de tarte avec Jean-Pierre en silence. Nous parlons peu ; chacun perdu dans ses souvenirs et ses regrets.
Avant de partir, il me serre dans ses bras :
— On va y arriver… On n’a pas le choix.
Quand il referme la porte derrière lui, je reste seule face à mes fantômes : Luc qui me sourit sur sa photo jaunie ; maman qui oublie jusqu’à mon visage ; Sophie qui s’éloigne chaque jour un peu plus dans sa vie d’adulte pressée ; et moi qui m’accroche désespérément à ce qui fut.
Je m’assieds sur le rebord de la fenêtre et regarde les étoiles naître au-dessus des toits gris de ma ville.
Est-ce qu’on finit tous par être seuls face à nos souvenirs ? Ou bien y a-t-il encore une chance pour que la vie reprenne ses droits ?