Le Temps Qui Revient : Une Soirée à Namur

— Tu ne comprends donc jamais rien, hein ?

La voix de mon frère, Arnaud, résonne encore dans ma tête alors que je marche sous la pluie battante de Namur. Les pavés luisent sous les lampadaires, et chaque pas me ramène à cette dispute qui a éclaté il y a à peine une heure dans la maison familiale. Je serre le col de mon manteau, tentant de me protéger du vent glacial qui s’engouffre dans la Meuse. J’ai quitté la maison en claquant la porte, laissant derrière moi ma mère en larmes et mon frère furieux.

Je m’appelle Julien Delvaux. J’ai trente-six ans, et ce soir, j’ai l’impression d’avoir tout perdu. Mon père est mort il y a six mois, emporté par un cancer fulgurant. Depuis, rien ne va plus. La maison de mon enfance est devenue un champ de bataille où chaque souvenir est une grenade prête à exploser.

« Tu crois que tu peux tout décider parce que tu vis à Bruxelles ? » avait craché Arnaud, les poings serrés sur la table en formica de la cuisine. « Papa t’a laissé la maison, mais c’est moi qui suis resté ici pour m’occuper de maman ! »

Je n’ai rien répondu. Comment lui expliquer que je n’ai jamais voulu cette responsabilité ? Que j’aurais préféré mille fois rester le fils cadet, celui qui n’a pas à choisir entre vendre la maison ou la garder ?

Je m’arrête devant une vitrine illuminée : un vieux magasin d’antiquités que je connais depuis l’enfance. Derrière la vitre embuée, des horloges anciennes battent le temps, chacune avec son tic-tac irrégulier. Je me souviens de mon père, Paul Delvaux, qui m’emmenait ici le dimanche matin. Il me montrait les montres à gousset, les coucous suisses, et me racontait des histoires sur le temps qui passe et ne revient jamais.

Mais ce soir, j’ai l’impression que le temps revient sans cesse, comme une vague qui refuse de s’échouer.

Je pousse la porte du magasin. L’odeur de bois ciré et de poussière me frappe aussitôt. Derrière le comptoir, Monsieur Lambert, le propriétaire, me reconnaît.

— Julien ? Ça fait longtemps…

Je hoche la tête, incapable de parler. Il me sourit tristement.

— J’ai appris pour ton père. C’était un homme bien.

Je sens mes yeux me brûler. Je détourne le regard vers une pendule murale qui sonne doucement vingt heures.

— Merci…

Un silence gênant s’installe. Je parcours les rayons du magasin, caressant du bout des doigts les objets familiers : une boîte à musique ébréchée, un soldat de plomb manchot… Tout ici semble figé dans le passé.

— Tu sais, reprend Monsieur Lambert, parfois on croit que le temps nous échappe… Mais il revient toujours là où on l’a laissé.

Je souris faiblement. Facile à dire quand on n’a pas une famille qui se déchire pour un héritage minable.

Je ressors du magasin et reprends ma marche vers la gare. Le vent s’est levé, rabattant la pluie sur mon visage. Je pense à ma mère, assise seule dans la cuisine, entourée des souvenirs d’un mari disparu et des cris de ses fils. Elle n’a jamais su choisir entre nous. Toujours à vouloir ménager tout le monde, elle a fini par ne satisfaire personne.

Mon téléphone vibre dans ma poche : un message d’Arnaud.

« Reviens. On doit parler. »

Je m’arrête sous un porche pour lire et relire ces mots. Mon cœur bat trop vite. J’ai envie de tout laisser tomber, de prendre le premier train pour Bruxelles et d’oublier cette ville qui m’étouffe.

Mais je sais que je ne peux pas fuir éternellement.

Je repense à notre enfance : les vacances à Ostende sous la pluie, les parties de foot dans le jardin détrempé, les disputes pour un morceau de tarte au sucre… Et puis ce jour où papa est tombé malade. Tout a changé si vite. Arnaud a arrêté ses études pour rester à Namur ; moi, j’ai fui vers Bruxelles sous prétexte d’un meilleur avenir.

La culpabilité me ronge depuis des années.

Je décide de revenir sur mes pas. La maison familiale est plongée dans la pénombre quand j’arrive. J’entends des voix étouffées derrière la porte : Arnaud et maman discutent à voix basse.

J’entre sans frapper. Ma mère se lève aussitôt et vient vers moi.

— Julien…

Elle me serre dans ses bras comme si j’étais encore un enfant perdu. Je sens ses mains trembler contre mon dos.

Arnaud reste assis, les bras croisés sur la poitrine.

— On doit régler ça ce soir, dit-il d’une voix rauque.

Je m’assieds en face de lui. Le silence est lourd.

— Je ne veux pas vendre la maison, lâche-t-il enfin. Pas maintenant… Pas après tout ce qu’on a vécu ici.

Je regarde autour de moi : les photos jaunies sur le buffet, le fauteuil usé de papa, l’horloge qui ne sonne plus depuis sa mort.

— Et comment on fait ? demande-je doucement. On n’a pas d’argent pour les réparations… Maman ne peut pas rester seule ici éternellement.

Ma mère essuie une larme discrète.

— On pourrait louer une partie… Ou demander une aide à la commune…

Arnaud secoue la tête.

— Tu ne comprends pas… Pour toi c’est juste une maison. Pour moi c’est tout ce qu’il reste de lui.

Sa voix se brise. Je sens ma propre colère fondre comme neige au soleil.

— Je suis désolé… J’ai eu tort de vouloir décider seul. J’avais peur… Peur de rester coincé ici comme papa…

Un silence s’installe. Puis maman pose sa main sur la mienne.

— Vous êtes mes fils… Je ne veux pas vous voir vous déchirer pour des murs et des souvenirs.

Je regarde Arnaud dans les yeux pour la première fois depuis des mois.

— On va trouver une solution ensemble… D’accord ?

Il hoche la tête sans un mot. Je sens un poids s’alléger sur ma poitrine.

Plus tard dans la nuit, alors que tout le monde dort enfin, je descends dans le salon plongé dans l’obscurité. Je m’assieds dans le vieux fauteuil de papa et ferme les yeux. Le tic-tac d’une horloge oubliée résonne doucement dans le silence.

Est-ce que le temps finit toujours par revenir là où on l’a laissé ? Ou bien sommes-nous condamnés à répéter les mêmes erreurs ? Peut-on vraiment tourner la page sans trahir ceux qu’on aime ?