Le Sauveur de la Nationale 4
— Arrête-toi, Benoît ! Arrête-toi, je t’en supplie !
La voix de mon fils, Thomas, tremblait dans l’habitacle. Je serrais le volant, les phares de notre vieille Opel Corsa fendant la brume matinale sur la Nationale 4, quelque part entre Namur et Marche. Il était cinq heures du matin, et le ciel commençait à peine à pâlir derrière les champs détrempés. J’avais promis à mon ex-femme, Sophie, de ramener Thomas à Liège avant huit heures. Mais là, sur le bas-côté, un break rouge, capot ouvert, clignotants affolés. Un homme agitait les bras, silhouette découpée par nos phares.
— Papa, il a peut-être besoin d’aide…
Je soupirai. Depuis le divorce, Thomas me regardait comme un étranger. Je voulais lui montrer que je n’étais pas ce lâche qu’il croyait. J’ai ralenti, le cœur battant. On n’arrête pas la voiture sur une route vide à l’aube, pas en Belgique, pas après tout ce qu’on entend aux infos. Mais j’ai freiné. Pour lui.
Je suis sorti. L’air était glacé. L’homme s’approcha, visage creusé, barbe de trois jours.
— Merci de vous être arrêté… Je m’appelle Luc. Ma voiture refuse de démarrer et mon portable n’a plus de batterie…
Il tremblait. Je jetai un œil à Thomas qui me fixait par la vitre. J’ai hésité.
— Vous avez besoin d’un coup de main ?
Luc hocha la tête. Je me suis penché sous le capot avec lui. Odeur d’essence et de métal chaud. Il parlait vite, trop vite.
— J’allais voir ma mère à Ciney… Elle est malade… Je ne sais pas quoi faire…
Je sentais la tension monter en moi. Et si c’était un piège ? On entend tant d’histoires… Mais il avait l’air sincère. J’ai sorti mes câbles de démarrage.
— Papa ! Tu fais quoi ?
Thomas était sorti à son tour, bras croisés sur sa veste trop fine.
— Rentre dans la voiture !
Il a obéi à contrecœur. Luc me regardait avec gratitude.
— Vous avez un fils ?
J’ai hoché la tête sans répondre. On a branché les câbles. Le moteur du break toussa puis rugit enfin.
Luc poussa un cri de soulagement.
— Vous m’avez sauvé ! Je ne sais pas comment vous remercier…
Il fouilla dans sa poche et sortit un vieux portefeuille.
— Non, non… gardez votre argent.
Il insista, mais je refusai. Il me serra la main longuement.
— Vous êtes un vrai Wallon… Un cœur sur la main.
Je souris faiblement. Luc remonta dans sa voiture et disparut dans la brume.
De retour derrière le volant, Thomas me regardait différemment.
— T’as été courageux…
Je haussai les épaules.
— C’est normal d’aider les gens…
Mais au fond de moi, je tremblais encore. La route reprit son cours monotone. Thomas s’endormit contre la vitre.
Je repensais à Sophie, à nos disputes pour des broutilles : l’argent, l’école de Thomas, les courses chez Delhaize ou Colruyt… À mon boulot d’ouvrier chez FN Herstal qui ne payait plus assez depuis les dernières restructurations. À mon père qui disait toujours : « On n’abandonne jamais personne sur le bord de la route, Benoît ! »
Mais aujourd’hui, tout semblait si compliqué. La Belgique que j’avais connue enfant n’existait plus vraiment : les villages se vidaient, les voisins ne se parlaient plus comme avant. Même à l’église de mon enfance à Hamois, il n’y avait plus que dix personnes le dimanche.
Soudain, mon téléphone vibra. Un message de Sophie : « Tu es où ? Thomas doit être à l’heure ! »
J’ai accéléré un peu. Thomas ouvrit les yeux.
— Tu crois que maman va encore crier ?
Je souris tristement.
— Elle s’inquiète pour toi… C’est normal.
Il détourna le regard vers la campagne grise.
— Tu crois qu’on va redevenir une famille un jour ?
La question me transperça. J’ai failli répondre oui, mais je me suis tu. Comment expliquer à un gamin de douze ans que parfois l’amour ne suffit pas ? Que les blessures restent ouvertes malgré tous les efforts ?
On arriva devant l’immeuble de Sophie à Liège. Elle nous attendait sur le trottoir, bras croisés, visage fermé.
— T’es en retard !
Thomas descendit sans un mot. Je voulus lui dire au revoir mais il fila vers sa mère.
Sophie me lança un regard froid.
— Tu fais toujours passer les autres avant ta propre famille…
J’ai voulu protester mais elle avait déjà claqué la porte derrière elle.
Je suis resté là, seul dans ma voiture qui sentait le vieux cuir et le café froid. J’ai repensé à Luc, à son regard reconnaissant. Avais-je eu raison de m’arrêter ? Ou avais-je encore tout gâché ?
Sur le chemin du retour, la radio grésilla : « Un accident a eu lieu ce matin près de Ciney… Un automobiliste a porté secours à une personne âgée coincée dans sa maison en feu… »
Mon cœur s’arrêta une seconde. Luc ? Avait-il pu arriver à temps grâce à moi ?
Je garai la voiture sur un parking désert et éclatai en sanglots. Pour Luc, pour Thomas, pour moi-même et tous ces moments où j’avais l’impression d’être invisible dans mon propre pays.
Est-ce qu’on fait vraiment une différence en aidant quelqu’un ? Ou est-ce juste une goutte d’eau dans un océan d’indifférence ? Dites-moi… vous seriez-vous arrêtés cette nuit-là ?