Trahison et regrets : Le retour d’un fils perdu à Namur
— Tu comptes rester là toute la journée, Olivier ?
La voix de mon père résonne dans le salon, sèche, sans appel. Je suis affalé sur le vieux canapé, la télé allumée sur un match du Standard de Liège, mais je n’écoute rien. Mon cœur bat trop fort. Je sens déjà que quelque chose ne va pas.
— Papa, laisse-moi tranquille, s’il te plaît…
Il s’approche, son visage fermé, les rides plus profondes que jamais. Il tient une lettre froissée dans sa main. Je reconnais l’écriture de Sophie, ma femme. Enfin, mon ex-femme. Je détourne les yeux.
— Elle est venue ce matin, dit-il. Elle m’a tout raconté.
Je serre les poings. Le silence s’installe, lourd comme un ciel d’orage sur la Meuse.
— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?
Je voudrais crier, tout casser, mais je reste là, figé. Les souvenirs me reviennent en rafale : la nuit où j’ai tout gâché, le parfum d’Elise dans la voiture, le message que Sophie a trouvé sur mon GSM. J’ai trahi la femme qui m’aimait depuis le lycée de Salzinnes.
— Papa… Je suis désolé.
Il secoue la tête. — Désolé ? Tu crois que ça suffit ? Tu as tout foutu en l’air. Ta vie, la sienne… Et tu reviens ici comme si de rien n’était ?
Je sens mes yeux brûler. J’ai 34 ans et je me sens comme un gamin pris en faute. Ma mère entre dans la pièce, essuie ses mains sur son tablier.
— Arrêtez… On va pas régler ça comme ça.
Mais mon père ne lâche pas. — Tu sais ce qu’on dit au boulot ? Que mon fils est un salaud. Que tu as trompé Sophie avec une fille de Bruxelles. Tu crois que c’est facile à entendre ?
Je baisse la tête. Je revois le visage de Sophie, ses yeux rougis quand elle a claqué la porte de notre appartement à Jambes. J’ai voulu fuir la routine, l’ennui des soirées devant la RTBF, les disputes pour des factures d’électricité trop élevées. Elise était différente, libre, drôle… Mais elle n’a jamais voulu de moi autrement qu’en secret.
— Je sais que j’ai merdé, papa… Mais je ne savais plus quoi faire.
Il soupire, s’assied à côté de moi. — Tu crois que ta mère et moi on n’a jamais eu de problèmes ? Mais on s’est battus. On a tenu bon. Toi, tu fuis dès que ça devient compliqué.
Ma mère pose une main sur mon épaule. — Olivier… Tu dois parler à Sophie. Pas à nous.
Je ferme les yeux. Je me revois devant la porte de notre ancien appartement, hésitant à sonner. J’entends encore sa voix :
— Je ne veux plus jamais te voir.
Mais je n’ai nulle part où aller. Mes amis m’évitent ; même mon frère Luc ne répond plus à mes messages depuis qu’il a croisé Sophie au Delhaize du coin.
Le soir tombe sur Namur. Je sors prendre l’air sur la terrasse, regarde les lumières du pont Jambes se refléter sur l’eau noire. J’entends des rires dans le jardin voisin ; une famille qui partage un barbecue malgré le froid d’avril.
Mon père me rejoint, une bière à la main.
— Tu sais… Quand ta mère m’a appris qu’elle était enceinte de toi, j’ai eu peur aussi. Mais on a fait face ensemble.
Je hoche la tête sans répondre. La honte me ronge.
Le lendemain matin, je trouve un mot sur la table : « Va voir Sophie. »
Je marche longtemps dans les rues humides de Namur, croisant des visages connus qui se détournent ou murmurent dans mon dos. J’arrive devant chez elle. Je frappe doucement.
Elle ouvre la porte, pâle, fatiguée.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Je bredouille : — Je voulais m’excuser… Te parler…
Elle me regarde longtemps sans rien dire. Puis elle éclate :
— Tu crois que tu peux revenir comme ça ? Après tout ce que tu m’as fait ? Tu sais ce que c’est d’apprendre par ta sœur que tu couches avec une autre ? Que tout le quartier en parle ?
Je baisse les yeux.
— Je t’aimais… Mais tu m’as détruite, Olivier.
Je sens mes jambes trembler. Je voudrais lui dire que je regrette tout, que je donnerais n’importe quoi pour revenir en arrière. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
— Va-t’en.
Je repars sous la pluie fine qui tombe sur la ville. Je passe devant notre ancien café préféré, « Le Temps des Cerises », où on refaisait le monde autour d’une Chimay bleue. Tout me semble si loin.
Les semaines passent. Je dors mal sur le canapé de mes parents ; ma mère tente de me réconforter avec ses gaufres maison, mais rien n’a plus le même goût.
Un soir, Luc débarque sans prévenir.
— Faut qu’on parle.
Il s’assied en face de moi, croise les bras.
— T’as déconné grave… Mais t’es mon frère. T’as besoin d’aide ou tu comptes rester là à te morfondre ?
Je hausse les épaules.
— J’ai tout perdu…
Il soupire.
— Non. T’as perdu Sophie parce que t’as fait le con. Mais t’es pas obligé de perdre tout le reste aussi. Bouge-toi ! Trouve un boulot, reprends-toi…
Ses mots me frappent comme une gifle. Le lendemain, je dépose des CV partout : chez Colruyt, dans un garage à Salzinnes, même à la Poste où travaillait mon oncle avant sa pension.
Les jours s’enchaînent ; je décroche un job d’intérimaire dans un entrepôt à Floreffe. Les horaires sont durs ; je rentre épuisé mais au moins j’ai moins le temps de penser.
Un soir d’été, alors que je rentre en bus sous un ciel rose-orangé, je croise Sophie sur le quai de la gare de Namur. Elle est avec une amie ; elle me lance un regard furtif puis détourne les yeux.
Je comprends alors que je ne pourrai jamais effacer ce que j’ai fait. Que certaines blessures ne guérissent pas avec le temps ni avec des excuses.
À la maison, mon père me tend une enveloppe : « C’est pour toi ». Dedans, une lettre de Sophie :
« Olivier,
Je voulais juste te dire que j’espère que tu trouveras la paix avec toi-même un jour. Moi j’essaie d’avancer. Prends soin de toi.
Sophie »
Je relis ces mots encore et encore jusqu’à ce qu’ils se brouillent sous mes larmes.
Aujourd’hui encore, je me demande : peut-on vraiment réparer ce qu’on a brisé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec ses regrets et avancer malgré tout ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?