Les étagères du frigo et le gouffre entre nous : chronique d’une cohabitation wallonne
— Non mais tu te rends compte, Aurélie ? Même à l’université, on ne faisait pas ça !
La voix de ma belle-mère, Monique, résonne dans la cuisine minuscule. Elle tient la porte du frigo grande ouverte, son doigt pointé vers les étagères comme si elle montrait une scène de crime. Je serre les poings, les larmes me montent aux yeux. Je voudrais lui répondre calmement, mais je sens déjà la colère me brûler la gorge.
— Ce n’est pas compliqué pourtant, Monique. Si chacun a sa propre étagère, on évite les histoires. Tu ne trouves pas ?
Elle claque la porte du frigo, fait volte-face et me fusille du regard. Mon mari, Benoît, assis à la table avec notre petite Zoé sur les genoux, baisse la tête. Il ne dira rien. Comme d’habitude.
— C’est absurde ! Même dans mon kot à Louvain-la-Neuve, on partageait tout ! Tu veux quoi ? Qu’on mette des cadenas sur le beurre aussi ?
Je sens mes joues chauffer. J’ai envie de crier que ce n’est pas pareil, que ce n’est plus un kot d’étudiants ici, mais un appartement où trois générations s’entassent parce qu’on n’a pas le choix. Mais je ravale mes mots. Je pense à Zoé qui commence à pleurnicher, fatiguée par le bruit.
Quatre ans. Quatre ans que nous vivons tous ensemble dans ce F3 défraîchi à Marchienne-au-Pont. Quatre ans de compromis, de disputes étouffées derrière des portes closes, de regards fuyants au petit-déjeuner. On s’était dit que ce serait temporaire, le temps d’économiser assez pour louer quelque chose à nous. Mais avec mon salaire de bibliothécaire à l’école communale et celui de Benoît au garage Peugeot du coin, on n’a jamais réussi à mettre de côté plus que quelques centaines d’euros.
Au début, Monique était gentille. Elle préparait des tartes au sucre pour Zoé, m’aidait à plier le linge. Mais petit à petit, elle a commencé à s’immiscer dans tout : la façon dont je cuisine (« Tu mets trop de sel »), comment j’habille Zoé (« Elle va attraper froid »), même la manière dont je parle à Benoît (« Tu pourrais être plus douce »). Et puis il y a eu cette histoire de frigo.
Tout a commencé un matin où j’ai retrouvé mon yaourt préféré entamé. J’ai demandé gentiment si quelqu’un l’avait pris. Monique a haussé les épaules :
— Ici, tout est à tout le monde.
Mais ce n’est pas vrai. Ce n’est plus vrai quand on doit compter chaque euro pour finir le mois. Ce n’est plus vrai quand on rêve d’un espace à soi, d’un peu d’intimité.
Ce soir-là, après l’explosion dans la cuisine, Benoît m’a rejointe sur le balcon. Il faisait froid ; la pluie tambourinait sur les toits gris de Charleroi.
— Tu sais bien qu’on ne peut pas partir maintenant…
Sa voix était lasse. Je l’ai regardé, cherchant dans ses yeux une étincelle de révolte ou de tendresse. Mais il n’y avait que de la fatigue.
— Je ne veux pas qu’on se déchire pour des histoires de yaourts ou d’étagères…
J’ai éclaté en sanglots. Ce n’était pas le yaourt. C’était tout le reste : les rêves qu’on enterre sous les factures d’électricité, les soirées où on fait semblant de ne pas entendre Monique soupirer quand on rit trop fort devant la télé, les matins où je me lève avant tout le monde pour avoir cinq minutes seule dans la salle de bain.
Les jours suivants ont été tendus. Monique ne m’adressait plus la parole que pour des remarques acerbes :
— Il y a encore des miettes sur la table…
— Tu as oublié d’acheter du lait…
— Zoé a renversé son jus, tu pourrais faire attention…
Benoît s’enfermait dans le silence ou partait plus tôt au travail. Zoé sentait tout ; elle devenait capricieuse, pleurait pour un rien.
Un samedi matin, alors que je rangeais des livres à la bibliothèque, ma collègue Fatima m’a trouvée en pleurs entre deux rayons.
— Tu ne peux pas continuer comme ça… Viens chez moi ce soir si tu veux parler.
Mais je savais que je ne pouvais pas partir. Pas vraiment. Où irais-je ? Mes parents sont partis vivre à Namur il y a des années ; ils n’ont qu’un petit appartement et peu de moyens eux aussi.
Le soir même, Monique a frappé à notre porte alors que Zoé dormait enfin.
— On ne va pas continuer comme ça éternellement…
Sa voix tremblait un peu. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l’air fatiguée elle aussi.
— Je sais que ce n’est pas facile pour toi non plus…
Je l’ai regardée sans savoir quoi dire. Elle s’est assise en face de moi.
— Tu sais… après la mort de mon mari, j’ai eu peur de rester seule ici. Quand vous êtes venus vivre avec moi, j’étais soulagée… Mais je me rends compte que je vous étouffe peut-être.
J’ai senti une boule dans ma gorge.
— On n’a pas vraiment le choix…
Elle a hoché la tête.
— Peut-être qu’on pourrait essayer… Je ne sais pas… De se parler plus franchement ? De se dire quand ça ne va pas ?
J’ai acquiescé en silence. Mais au fond de moi, je savais que ce n’était qu’un pansement sur une plaie béante.
Les semaines ont passé. On a essayé de faire des efforts : partager les tâches différemment, organiser des « conseils de famille » pour discuter des courses ou des factures. Mais les tensions restaient là, tapies sous la surface.
Un soir d’hiver, alors que Benoît était encore au garage et que Zoé dormait déjà, Monique est entrée dans la cuisine où je préparais une soupe aux poireaux.
— Tu sais… J’ai vu une annonce pour un appartement social à Dampremy. Ce n’est pas grand-chose mais… Peut-être que vous pourriez tenter votre chance ?
J’ai senti mon cœur battre plus fort. Un appartement social ? On en avait parlé mille fois sans jamais oser faire la démarche.
— Tu crois qu’on aurait une chance ?
Elle a haussé les épaules.
— Qui ne tente rien n’a rien… Et puis… Je crois que j’ai besoin d’apprendre à vivre seule aussi.
Cette nuit-là, j’ai parlé longtemps avec Benoît. Pour la première fois depuis des mois, il m’a pris dans ses bras sans rien dire. On s’est endormis enlacés comme au début.
Quelques semaines plus tard, on déposait notre dossier auprès du CPAS. L’attente fut longue ; chaque jour semblait une éternité. Mais un matin de mai, on a reçu la lettre : un petit appartement nous attendait à Dampremy.
Le jour du déménagement fut étrange : Monique pleurait en nous serrant dans ses bras ; Zoé sautillait partout ; Benoît souriait timidement comme un enfant qui découvre un nouveau jouet.
Le premier soir dans notre nouveau chez-nous, j’ai ouvert le frigo vide et j’ai ri en pensant aux étagères. J’ai appelé Monique pour lui dire qu’elle pouvait venir quand elle voulait — mais cette fois-ci, c’est moi qui déciderais où ranger les yaourts.
Parfois je me demande : combien de familles vivent ainsi en Belgique ? Combien enterrent leurs rêves sous le poids du quotidien et des compromis forcés ? Est-ce qu’on finit toujours par s’en sortir… ou est-ce juste une illusion ?