Ne regrette pas. Cela veut dire que tu n’as pas aimé.

— Ne regrette pas. S’il t’a quittée, c’est qu’il ne t’aimait pas vraiment, tu comprends ?

La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme une lame de rasoir. Elle entrouvre la porte de ma chambre, son regard sévère balayant la pièce. Je suis debout devant le miroir, tirant nerveusement sur la jupe de ma robe bleue. Dehors, la neige tombe en silence sur les toits de Namur, recouvrant la ville d’un manteau glacé.

— Tu ne vas pas attraper froid dans cette robe ? Il fait moins vingt-cinq dehors, et cette nuit, ils annoncent encore pire !

Je soupire, tentant de masquer l’agacement qui monte en moi.

— Je n’aurai pas le temps d’avoir froid, maman. C’est juste à côté. Et je ne vais quand même pas aller à l’anniversaire de Sophie en jeans !

Elle secoue la tête, l’air résigné, mais je vois bien l’inquiétude dans ses yeux. Depuis que papa est parti, elle s’accroche à moi comme à une bouée. Et moi, je me débats pour respirer.

Je descends les escaliers à la hâte, mon manteau sous le bras. Dans le salon, mon petit frère Louis joue à la console, casque vissé sur les oreilles. Il ne lève même pas les yeux quand je passe.

— Juliette !

La voix de maman me rattrape alors que j’ouvre la porte d’entrée.

— Tu rentres avant minuit, hein ?

Je hoche la tête sans me retourner. Je sais qu’elle va rester éveillée toute la nuit à m’attendre. Je claque la porte derrière moi et m’enfonce dans la nuit glaciale.

Les rues de notre quartier sont désertes. Les lampadaires diffusent une lumière jaune maladive sur la neige sale. Je marche vite, mes talons s’enfonçant dans la poudreuse. J’essaie de ne pas penser à lui. À Simon. À ses messages qui se sont espacés, puis arrêtés. À son sourire qui me manque plus que je ne veux l’admettre.

En arrivant chez Sophie, j’entends déjà la musique résonner derrière la porte. J’inspire profondément avant d’appuyer sur la sonnette.

— Juliette ! Enfin !

Sophie m’attrape par le bras et me tire à l’intérieur. L’odeur du vin chaud et des chips me saute au visage. Dans le salon, une dizaine de copains du lycée rient et dansent. Je souris, mais mon cœur n’y est pas.

— T’as vu qui est là ?

Sophie me désigne un coin du salon du menton. Simon est là, accoudé à la fenêtre avec Maxime et Aurélie. Il rit à une blague que je n’entends pas. Mon estomac se serre.

— Viens, on va danser !

Je laisse Sophie m’entraîner au milieu du salon. La musique bat son plein, mais je sens le regard de Simon sur moi. Ou peut-être est-ce mon imagination ? Je ferme les yeux et me laisse porter par le rythme.

Au bout d’un moment, je m’éclipse dans la cuisine pour reprendre mon souffle. Aurélie me rejoint presque aussitôt.

— Ça va ?

Je hoche la tête, mais elle n’est pas dupe.

— Il n’en vaut pas la peine, tu sais.

Je hausse les épaules.

— Facile à dire…

Elle pose une main sur mon bras.

— Tu sais pourquoi il t’a quittée ?

Je secoue la tête.

— Il ne m’a rien dit. Il a juste… arrêté de répondre.

Aurélie hésite un instant.

— Je crois qu’il a des problèmes chez lui. Son père a encore perdu son boulot à l’usine de Seraing…

Je sens une pointe de colère monter en moi.

— Et alors ? Ça justifie qu’il me laisse sans un mot ?

Aurélie baisse les yeux.

— Parfois on fait des conneries quand on a peur…

Je retourne dans le salon, le cœur lourd. Simon n’est plus là. Je traverse la pièce pour aller chercher mon manteau quand je l’aperçois dehors, assis sur les marches du perron, une cigarette à la main.

J’hésite un instant puis sors le rejoindre. L’air glacé me fouette le visage.

— Tu comptes rester là toute la nuit ?

Il sursaute en entendant ma voix.

— Juliette…

Un silence gênant s’installe entre nous. Il écrase sa cigarette dans la neige.

— Je suis désolé…

Je croise les bras sur ma poitrine pour me réchauffer.

— Désolé de quoi ? D’avoir disparu ?

Il détourne les yeux.

— Je… J’ai eu peur. Tout va mal chez moi en ce moment. Mon père boit encore plus depuis qu’il a perdu son boulot. Ma mère pleure tout le temps… Je voulais pas t’entraîner là-dedans.

Je sens mes yeux s’embuer malgré moi.

— Tu aurais pu me parler…

Il hausse les épaules.

— J’ai jamais su parler…

Un silence pesant retombe entre nous. La neige continue de tomber doucement autour de nous.

— Tu veux rentrer ? demande-t-il finalement.

Je secoue la tête.

— Non. J’ai besoin d’air…

Il se lève et s’approche de moi.

— Juliette… Je t’aime encore, tu sais.

Je ferme les yeux un instant pour retenir mes larmes.

— Alors pourquoi tu m’as laissée ?

Il ne répond pas tout de suite. Puis il murmure :

— Parce que j’ai cru que c’était mieux pour toi…

Je ris nerveusement.

— Tu décides toujours pour les autres ?

Il baisse la tête, honteux.

Je reste là quelques minutes encore, puis je rentre à l’intérieur sans un mot. La fête bat son plein mais je n’ai plus envie de sourire. Je prends mon manteau et sors sans dire au revoir à personne.

Sur le chemin du retour, mes pensées tourbillonnent comme la neige autour de moi. J’arrive devant chez moi, transie de froid et de tristesse. Maman m’attend derrière la porte, inquiète.

— Tu es déjà rentrée ? Il s’est passé quelque chose ?

Je secoue la tête et monte directement dans ma chambre. Je m’effondre sur mon lit et laisse enfin couler mes larmes.

Plus tard dans la nuit, maman entre doucement dans ma chambre et s’assied près de moi.

— Tu sais… Moi aussi j’ai eu des regrets quand ton père est parti. Mais parfois il faut accepter qu’on ne contrôle pas tout…

Je tourne la tête vers elle, cherchant du réconfort dans ses yeux fatigués.

— Est-ce qu’on finit toujours par regretter ceux qu’on aime ?

Elle sourit tristement et caresse mes cheveux.

— Peut-être… Mais ce qui compte, c’est ce qu’on fait avec ces regrets.

Je reste longtemps éveillée cette nuit-là, écoutant le silence pesant de la maison endormie. Les souvenirs défilent dans ma tête : les rires avec Simon au bord de la Meuse, les disputes avec maman depuis le départ de papa, les secrets qu’on garde pour protéger ceux qu’on aime…

Au petit matin, alors que la lumière grise perce à travers les rideaux givrés, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans regrets ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec eux pour avancer ? Qu’en pensez-vous ?