Fuir l’Enfer : Mon Évasion Nocturne à Liège
— Maman, j’ai froid…
La voix tremblante de Louis résonne dans la cage d’escalier glacée. Je serre mes deux enfants contre moi, tentant de leur transmettre un peu de chaleur alors que la nuit liégeoise s’infiltre sous nos manteaux trop fins. Je regarde l’écran de mon téléphone : 2h17. J’ose à peine respirer, le cœur battant à tout rompre, les larmes me brûlant les yeux. Comment en suis-je arrivée là ?
Quelques heures plus tôt, j’étais encore dans notre appartement de Seraing. Les cris de Didier, mon mari, fusaient dans la cuisine. Il avait encore bu. La bouteille de Jupiler vide roulait sur le carrelage. Les enfants s’étaient réfugiés dans leur chambre, Louis caché sous la couette, Emma serrant son doudou contre elle. Moi, je ramassais les morceaux de verre d’un bol qu’il venait de jeter contre le mur.
— Tu ne sers à rien ! Tu crois que tu vas t’en sortir sans moi ?
J’ai baissé les yeux, comme toujours. Mais ce soir-là, quelque chose s’est brisé en moi. Peut-être était-ce le regard terrorisé d’Emma, ou la voix étouffée de Louis qui murmurait : « Maman, il va encore te faire mal ? »
Quand Didier est sorti fumer sur le balcon, j’ai attrapé le sac que je gardais prêt depuis des semaines. J’ai réveillé doucement les enfants.
— On va chez Sophie, d’accord ? On doit partir vite.
Ils n’ont pas posé de questions. Ils savaient. On a descendu les escaliers en silence, croisant le regard curieux de Madame Dupuis du troisième. J’ai senti son jugement, mais je n’avais plus le temps d’avoir honte.
Dans la rue déserte, j’ai appelé Sophie. Ma Sophie, ma meilleure amie depuis l’école primaire à Flémalle. Celle qui m’a toujours dit : « Si un jour tu as besoin de moi, tu viens. »
— Allô ?
— Sophie… C’est moi. Je… On est dehors. Peux-tu nous ouvrir ?
Sa voix s’est brisée :
— Bien sûr ! Attends, je descends.
Mais à peine arrivée devant sa porte, c’est Benoît qui a ouvert. Il portait son pyjama rayé et avait l’air furieux.
— Qu’est-ce que tu fais là à cette heure-ci ?
J’ai bredouillé :
— Je… On a besoin d’aide. Juste pour cette nuit…
Il a jeté un regard derrière lui vers Sophie qui pleurait déjà.
— Non. Pas question. Tu ne vas pas ramener tes problèmes ici ! On a nos enfants qui dorment !
Sophie a tenté de protester :
— Benoît, s’il te plaît…
Mais il a claqué la porte. J’ai entendu le verrou tourner. J’ai cru m’effondrer.
Je suis restée là, sur le palier du deuxième étage, mes enfants blottis contre moi. J’ai envoyé un message à ma sœur Nathalie à Namur. Pas de réponse. Elle travaille de nuit à l’hôpital et ne regarde jamais son téléphone avant 7h.
Je me suis assise sur une marche froide. Emma s’est endormie contre mon épaule. Louis fixait la porte close avec des yeux immenses.
— Pourquoi ils ne veulent pas de nous ?
Je n’ai pas su quoi répondre.
Les heures ont passé lentement. À chaque bruit dans l’escalier, j’ai sursauté, craignant que Didier nous ait suivis. J’ai pensé à appeler la police mais j’avais honte. Peur qu’on me juge mauvaise mère ou qu’on m’enlève mes enfants.
Vers 4h du matin, la porte s’est entrouverte. Sophie est sortie discrètement avec une couverture et un sachet de biscuits.
— Je suis désolée… Je ne peux pas faire plus… Benoît est furieux…
Elle m’a serrée dans ses bras en pleurant.
— Tiens bon, Marie… Appelle le CPAS demain matin. Ils pourront t’aider…
J’ai hoché la tête sans conviction. Le CPAS… Je savais ce que ça voulait dire : raconter ma vie à une inconnue, prouver que je n’avais nulle part où aller, mendier un toit pour mes enfants.
À 6h30, j’ai réveillé Louis et Emma. Nous avons marché jusqu’à la gare des Guillemins pour attendre l’ouverture du CPAS. Les gens nous regardaient avec curiosité ou indifférence. Une dame âgée m’a tendu une pièce de deux euros sans un mot.
Au CPAS, on m’a fait remplir des formulaires interminables sous le regard las d’une assistante sociale.
— Vous avez de la famille ? Des amis ?
J’ai menti :
— Non… Personne.
On nous a proposé une chambre d’urgence dans un foyer pour femmes battues à Ans. Une pièce minuscule avec deux lits superposés et une fenêtre donnant sur un mur gris. Mais au moins, c’était chaud et sûr.
Les jours suivants ont été un tourbillon d’angoisse et d’humiliation : démarches administratives, rendez-vous chez le médecin pour les bleus d’Emma, entretiens avec une psychologue qui me demandait si je voulais porter plainte contre Didier.
J’ai hésité longtemps. Porter plainte ? Et s’il venait nous chercher ? Et si on me retirait mes enfants parce que je n’avais pas su les protéger plus tôt ?
Louis ne parlait plus beaucoup. Emma faisait des cauchemars toutes les nuits.
Un soir, alors que je tentais d’endormir Emma dans notre lit superposé, j’ai reçu un message de Sophie :
« Je suis désolée pour l’autre nuit… Je t’aime fort. »
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’étais partagée entre la colère et la tristesse. Comment avait-elle pu me laisser dehors ? Mais au fond, je savais que ce n’était pas elle… C’était la peur de Benoît, la peur du scandale dans leur immeuble propret de Cointe.
Au foyer, j’ai rencontré d’autres femmes comme moi : Fatima qui avait fui son mari à Charleroi ; Chantal dont le compagnon avait brûlé ses papiers ; et même une jeune fille de 19 ans venue de Verviers avec son bébé.
On se soutenait comme on pouvait. On partageait nos histoires autour d’un café soluble dans la cuisine commune.
Un matin, alors que je préparais des tartines pour les enfants avant l’école communale du quartier, Emma m’a demandé :
— On va rentrer à la maison bientôt ?
J’ai senti mon cœur se serrer.
— Non ma chérie… On va trouver une nouvelle maison. Une où personne ne crie.
Elle a souri timidement et m’a serrée fort dans ses bras.
Après trois semaines au foyer, j’ai enfin obtenu un logement social à Herstal. Un petit appartement au rez-de-chaussée avec vue sur un terrain vague et des murs défraîchis mais… c’était chez nous.
Le premier soir dans notre nouveau chez-nous, j’ai allumé une bougie sur la table en formica et j’ai promis à mes enfants qu’on ne retournerait jamais en arrière.
Didier a tenté de reprendre contact plusieurs fois. Il a même débarqué devant l’école un matin mais la directrice a appelé la police et il a été éloigné par ordonnance du juge.
Sophie est venue me voir quelques semaines plus tard avec un bouquet de fleurs et des excuses maladroites.
— Je t’en supplie Marie… Pardonne-moi… Je n’ai pas su tenir tête à Benoît…
Je l’ai prise dans mes bras en pleurant toutes les larmes que j’avais retenues depuis cette nuit-là.
— Ce n’est pas toi qui m’as abandonnée… C’est la peur qui nous a toutes enfermées.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je croise une femme qui baisse les yeux dans la rue ou une voisine qui hésite à demander de l’aide, je repense à cette nuit sur le palier.
Est-ce qu’on peut vraiment compter sur les autres quand tout s’écroule ? Ou sommes-nous condamnés à affronter seuls nos tempêtes ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?