Je ne te laisserai pas, n’aie pas peur

— Tu ne peux pas partir comme ça, Barbara !

La voix de ma mère résonne encore dans le couloir, tranchante, presque désespérée. Je serre la poignée de la porte d’entrée, mes doigts tremblent. Dehors, la chaleur du premier vrai jour d’été à Liège m’étouffe déjà, mais ce n’est rien comparé à la suffocation que je ressens à l’intérieur.

Je me retourne, croisant son regard. Ses yeux sont rouges, fatigués. Elle porte encore sa vieille robe de chambre à fleurs, celle qu’elle met toujours quand elle ne va pas bien. Je voudrais lui dire que tout ira bien, que je reviendrai ce soir comme d’habitude, mais je n’en suis pas sûre. Pas aujourd’hui.

— Maman…

Ma voix se brise. Je n’ai jamais su lui mentir. Elle s’approche, pose sa main sur mon bras.

— Tu sais très bien ce que ton père dirait…

Je ferme les yeux. Mon père. Il est parti il y a trois ans, un matin d’automne, sans un mot d’explication. Depuis, tout s’est effondré. Ma mère s’est enfermée dans le silence et la rancœur, mon frère Paul a quitté la maison pour s’installer à Namur avec sa copine, et moi… moi, je suis restée. Prisonnière de cette maison trop grande, trop pleine de souvenirs.

Mais aujourd’hui, j’ai décidé de vivre. J’ai mis ma robe jaune — celle que j’avais achetée sur un coup de tête à la brocante du quartier Saint-Léonard — et j’ai maquillé mes lèvres d’un rouge discret. J’ai même hésité à changer la couleur de mes cheveux. Peut-être que ça changerait tout ? Peut-être que je pourrais enfin me regarder dans le miroir sans avoir l’impression de trahir quelqu’un.

Je descends les escaliers en courant presque, fuyant le regard de ma mère. Dehors, l’air est lourd, chargé de promesses d’orage. Les pavés de la rue sont brûlants sous mes sandales. Je marche vite, croisant les voisins qui me saluent d’un signe de tête. Madame Dupuis arrose ses géraniums sur le pas de sa porte.

— Quelle belle journée, Barbara !

Je souris faiblement. Si elle savait…

Au coin de la rue, j’aperçois Simon. Il m’attend devant le café Le Voltigeur, une cigarette à la main. Il a ce sourire un peu triste qui me bouleverse à chaque fois.

— Salut, Babs.

Il m’appelle toujours comme ça depuis le lycée. Je m’assois en face de lui, commande un café glacé. Il écrase sa cigarette et me regarde longuement.

— Ça va ?

Je hausse les épaules.

— Ma mère… Elle ne comprend pas.

Il soupire.

— Les mères ne comprennent jamais vraiment. La mienne pense encore que je vais devenir avocat comme mon père.

On rit doucement. Mais le rire sonne faux. Simon sait tout de moi : mes peurs, mes rêves avortés, mon envie de partir loin d’ici. Il sait aussi pour mon père — pour cette lettre retrouvée dans un tiroir six mois après sa disparition. Une lettre adressée à une autre femme, à Bruxelles. Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais cru aux histoires qu’on raconte pour se rassurer.

— Tu veux vraiment partir ?

Sa question me prend au dépourvu. Partir ? Oui… Non… Je ne sais plus.

— J’ai l’impression d’étouffer ici. Tout me rappelle ce qu’on a perdu.

Simon pose sa main sur la mienne.

— Tu n’as rien perdu, Babs. Tu as juste oublié comment vivre pour toi.

Je détourne les yeux. Sur la place, des enfants jouent au ballon sous le regard indifférent des passants. Un tram passe en grinçant sur les rails.

— Et toi ? Tu restes ?

Il sourit tristement.

— J’ai postulé pour un boulot à Charleroi… Mais ma mère fait comme si je n’avais rien dit.

On se tait un moment. Le soleil tape fort sur les vitres du café. Je sens la sueur couler dans mon dos.

— Tu sais… commence Simon, il y a des choses qu’on ne peut pas réparer. Mais on peut choisir ce qu’on fait avec les morceaux.

Je hoche la tête sans conviction. Mon téléphone vibre dans ma poche : un message de Paul.

« Appelle-moi dès que tu peux. C’est urgent. »

Mon cœur rate un battement. Je m’excuse auprès de Simon et compose le numéro de mon frère.

— Allô ?

Sa voix est tendue.

— Babs… Maman vient de m’appeler en pleurs. Qu’est-ce qui se passe ?

Je soupire.

— Rien… Je voulais juste sortir un peu.

— Elle croit que tu vas faire une bêtise !

Je sens la colère monter.

— Pourquoi tout le monde pense toujours que je suis fragile ?

Paul se tait un instant.

— Parce qu’on t’aime, Barbara. Et parce qu’on a tous peur depuis que papa est parti.

Je ferme les yeux. La peur… Toujours elle.

— Je rentre ce soir, promis.

Il raccroche sans un mot de plus.

Je retourne m’asseoir près de Simon qui me regarde avec inquiétude.

— Tout va bien ?

Je hoche la tête mais il voit bien que je mens.

On reste là longtemps sans parler, regardant les ombres s’allonger sur la place Saint-Lambert. Je repense à mon enfance : les dimanches au marché de la Batte avec mes parents, les gaufres chaudes qu’on mangeait en riant sous la pluie, les disputes qui finissaient toujours par des éclats de voix puis des câlins maladroits.

Tout ça me semble si loin…

Le soir tombe lentement sur Liège quand je décide enfin de rentrer. J’ai peur d’affronter ma mère mais je sais que je ne peux pas fuir éternellement.

En poussant la porte de la maison, je trouve ma mère assise dans le salon, une tasse de thé froide entre les mains. Elle ne dit rien quand j’entre mais ses yeux brillent dans la pénombre.

Je m’assois en face d’elle. Le silence est lourd, presque insupportable.

— Tu sais… commence-t-elle d’une voix tremblante… Je n’ai jamais voulu te faire du mal.

Je sens mes larmes monter mais je les retiens.

— Moi non plus, maman… Mais j’ai besoin de respirer. De vivre pour moi aussi.

Elle hoche la tête en silence puis tend la main vers moi. Je la prends sans réfléchir et pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur familière envahir mon cœur.

On reste là longtemps sans parler, deux femmes brisées mais encore debout dans une maison trop pleine d’ombres et de souvenirs.

Plus tard dans la nuit, alors que tout dort autour de moi sauf mes pensées tourbillonnantes, je me demande : combien de temps faut-il pour pardonner ? Est-ce qu’on peut vraiment recommencer à vivre après avoir tout perdu ?