Repos? D’abord, rembourse ton prêt hypothécaire ! – Le drame d’une famille wallonne pour un chez-soi
« Tu ne comprends donc jamais rien, Delphine ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, sèche et tranchante, alors que je reste figée sur le seuil de mon propre appartement à Namur. L’odeur de tabac froid et de café renversé me frappe avant même que je n’aie le temps de poser mes valises. J’ai l’impression d’être une étrangère chez moi.
Je reviens d’un week-end à la mer du Nord avec mon compagnon, Arnaud. Deux jours à essayer d’oublier les soucis, à respirer l’air salé et à croire, ne serait-ce qu’un instant, que la vie pouvait être simple. Mais la réalité m’attendait au tournant. Dans le salon, mon frère cadet, Sébastien, est affalé sur le canapé, les pieds sur la table basse que j’ai payée à crédit. Il me lance un regard coupable, mais ne bouge pas.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » Ma voix tremble. Je sais déjà que la réponse va me faire mal.
Il hausse les épaules. « Maman m’a dit que je pouvais rester ici le temps que je me retourne. »
Je serre les poings. Maman… Toujours elle. Toujours prête à sauver Sébastien, le petit dernier, celui qui a tout raté mais qu’on excuse toujours. Moi, j’ai trimé pour acheter ce deux-pièces. J’ai cumulé les heures à la librairie de la rue de Fer et les petits boulots à la poste pour pouvoir enfin dire : « Ici, c’est chez moi. »
Mais chez moi n’existe plus.
Je me tourne vers Arnaud qui pose sa main sur mon épaule. Il murmure : « On aurait dû te prévenir… »
Je sens les larmes monter. Je me retiens devant Sébastien, devant Arnaud, devant cette vie qui m’échappe.
Le soir même, j’appelle ma mère. Sa voix est froide : « Tu exagères, Delphine. Ton frère a besoin d’aide. Tu as un toit, tu pourrais bien partager un peu… »
Je voudrais lui hurler que j’ai déjà tout partagé : mon temps, mon argent, mes rêves sacrifiés pour payer ce fichu prêt hypothécaire qui me ronge chaque mois. Mais elle ne comprend pas. Elle ne veut pas comprendre.
Les jours passent et Sébastien s’installe. Il ramène ses affaires, ses copains bruyants du quartier Saint-Léonard, sa mauvaise humeur et ses dettes. Je retrouve des canettes vides sous le lit, des mégots sur le balcon. Mon appartement devient un champ de bataille.
Arnaud commence à s’éloigner. « Je ne peux pas vivre comme ça », dit-il un soir en ramassant une assiette sale oubliée par Sébastien. « Ce n’est plus chez toi… c’est chez tout le monde sauf toi. »
Je sens la colère monter contre ma mère, contre Sébastien, contre moi-même aussi. Pourquoi ai-je toujours accepté ? Pourquoi ai-je toujours voulu plaire ?
Un dimanche matin, je décide d’aller voir ma mère à Jambes. Elle habite un petit appartement social depuis que papa est parti avec une autre femme flamande il y a dix ans. Elle m’accueille sans sourire.
« Tu viens encore te plaindre ? »
Je prends une grande inspiration : « Maman, c’est mon appartement. J’ai travaillé pour ça. Je ne peux plus payer seule si Sébastien reste là sans rien donner… »
Elle hausse les épaules : « Tu as toujours été égoïste, Delphine. Tu as eu la chance de faire des études, d’avoir un CDI… Ton frère n’a pas eu cette chance-là. »
Je voudrais lui rappeler que Sébastien a tout eu aussi : les mêmes parents, la même école communale à Salzinnes, les mêmes opportunités. Mais il a choisi de tout foutre en l’air.
En sortant de chez elle, je croise mon père par hasard sur le trottoir. Il a vieilli, il sent l’eau de Cologne bon marché et la bière Jupiler. Il me regarde avec tristesse : « Tu sais… ta mère n’a jamais su aimer autrement qu’en sacrifiant quelqu’un d’autre. »
Ses mots me hantent toute la nuit.
Les semaines passent et la situation empire. Je reçois une lettre de la banque : retard de paiement sur le prêt hypothécaire. Je panique. Je travaille plus mais je dors moins. Arnaud finit par partir pour de bon : « Je t’aime Delphine, mais je ne peux pas vivre dans ce chaos permanent… »
Je me retrouve seule avec Sébastien qui ne comprend rien ou fait semblant de ne rien comprendre.
Un soir d’orage, alors que l’eau s’infiltre par la fenêtre mal isolée du salon (je n’ai jamais eu assez pour refaire les châssis), je craque.
« Sébastien ! Il faut que tu partes ! Je vais perdre l’appartement si tu restes ! »
Il me regarde avec des yeux vides : « Où veux-tu que j’aille ? Chez maman ? Elle n’a rien… »
Je pleure enfin devant lui : « Moi non plus je n’ai rien ! Tout ce que j’ai c’est ce toit… et tu es en train de me le prendre ! »
Il baisse la tête mais ne bouge pas.
Quelques jours plus tard, je reçois une convocation au tribunal de paix : la banque veut saisir l’appartement si je ne régularise pas la situation sous quinze jours.
Je retourne voir ma mère une dernière fois.
« Tu es contente maintenant ? Je vais tout perdre ! »
Elle détourne les yeux : « Tu exagères toujours… »
Je comprends alors qu’elle ne changera jamais.
J’appelle mon père en désespoir de cause. Il accepte de m’avancer un peu d’argent – pas assez pour tout régler mais assez pour gagner du temps.
Finalement, c’est Sébastien qui partira de lui-même après avoir trouvé un boulot temporaire dans un entrepôt à Seraing grâce à un ami d’enfance.
Mais rien n’est plus pareil.
L’appartement est vide mais froid. Arnaud ne reviendra pas. Ma mère ne m’appelle plus.
Je regarde par la fenêtre les toits gris de Namur et je me demande : est-ce vraiment ça être adulte ? Se battre seule contre tous ? Est-ce qu’on peut vraiment construire un chez-soi quand la famille est prête à tout détruire pour quelques euros ou un peu de confort ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour protéger ce qui vous appartient ?