Quand l’amour se compte en pourcentages – Histoire d’une famille de Namur

— Sophie, tu pourrais participer un peu plus aux frais du ménage, non ?

La voix de Benoît résonne dans la cuisine, froide comme la pluie d’octobre qui tambourine contre la fenêtre. Je serre la tasse de café entre mes mains, tentant de masquer le tremblement de mes doigts. Il ne me regarde même pas. Il fixe l’écran de son téléphone, comme si ce qu’il venait de dire était une évidence, une formalité administrative.

Je prends une inspiration. « Tu veux dire… plus que ce que je fais déjà ? »

Il soupire, lève enfin les yeux. « Je paie presque tout, Sophie. Le loyer, l’électricité, les courses… Tu travailles à mi-temps, tu pourrais faire un effort. »

J’ai envie de hurler. Mais je me retiens. Je pense à nos deux enfants, Lucas et Manon, qui dorment encore à l’étage. Je pense à ma mère qui m’a toujours dit : « On ne règle pas ses comptes devant les enfants. »

Je me lève, pose ma tasse dans l’évier. « D’accord. On fait comment ? Tu veux qu’on divise tout ? »

Il hausse les épaules. « Je pense que 40% des dépenses, c’est juste. »

Quarante pour cent. Comme si notre vie commune était une entreprise, un tableau Excel à remplir.

Le lendemain matin, je me réveille avec une idée folle. Si l’amour se compte en pourcentages, alors les tâches ménagères aussi. Je prends un carnet et je note tout : lessive, repas, devoirs des enfants, ménage, courses… Je fais le calcul. Si je ne dois payer que 40%, alors je ne ferai que 40% des tâches.

La première semaine, Benoît ne remarque rien. Je prépare le petit-déjeuner mais je laisse la vaisselle s’accumuler. Je lave le linge des enfants mais pas le sien. Je fais les courses mais j’achète seulement ce qui concerne ma part et celle des enfants.

Le samedi soir, il rentre du foot avec ses copains. Il trouve la maison sens dessus dessous.

— C’est quoi ce bordel ?

Je souris faussement. « J’ai fait ma part. 40%. Le reste, c’est à toi. »

Il me regarde comme si j’étais devenue folle.

— Tu plaisantes ?

— Non. Tu veux qu’on divise tout ? Alors on divise tout.

Les jours passent et la tension monte. Les enfants sentent que quelque chose ne va pas. Lucas me demande pourquoi papa fait la lessive tout seul.

— Parce que parfois, il faut apprendre à partager, mon chéri.

Manon pleure parce que son doudou préféré n’a pas été lavé.

Ma mère débarque un dimanche matin sans prévenir.

— Sophie, tu as l’air épuisée… Qu’est-ce qui se passe ?

Je fonds en larmes dans ses bras. Elle me serre fort et me dit :

— Tu sais, dans mon temps, on ne parlait pas d’argent comme ça… Mais peut-être qu’on aurait dû.

Benoît et moi ne nous parlons presque plus. Les repas sont silencieux, ponctués seulement par le bruit des couverts sur les assiettes Ikea ébréchées.

Un soir, alors que je range les courses (ma part), il entre dans la cuisine.

— On ne peut pas continuer comme ça.

Je me retourne, fatiguée.

— C’est toi qui as commencé.

Il s’assoit en face de moi.

— Je sais… Mais j’ai l’impression d’être seul contre tous. Au boulot, c’est la galère avec les licenciements chez FN Herstal. À la maison, j’ai l’impression de porter tout sur mes épaules.

Je sens ma colère retomber un peu.

— Et moi ? Tu crois que c’est facile de jongler entre le boulot à mi-temps à la crèche communale et la maison ? Tu crois que j’aime compter chaque euro pour finir le mois ?

Il baisse la tête.

— Je voulais juste qu’on soit équitables…

Je ris nerveusement.

— L’équité, ce n’est pas des pourcentages ! C’est se soutenir quand ça va mal !

Le lendemain matin, Lucas a de la fièvre. Je dois appeler au boulot pour dire que je ne viendrai pas. Benoît râle parce qu’il avait une réunion importante à Liège.

— On fait comment maintenant ?

Je hausse les épaules.

— On fait comme d’habitude : on se débrouille.

Le soir venu, alors que les enfants dorment enfin, Benoît s’approche de moi timidement.

— Tu sais… J’ai peur qu’on se perde tous les deux.

Je sens mes yeux s’embuer.

— Moi aussi…

On reste là, assis côte à côte sur le vieux canapé acheté chez IKEA quand on était encore étudiants à Namur. On ne dit rien pendant un long moment.

Finalement, il prend ma main.

— On pourrait essayer d’arrêter de compter… Juste essayer d’être là l’un pour l’autre ?

Je hoche la tête en silence.

Les semaines suivantes sont difficiles. Rien n’est réglé d’un coup de baguette magique. Mais on parle plus. On rit parfois même au milieu du chaos des devoirs et des factures impayées.

Un soir d’avril, alors que le soleil se couche sur la Meuse et que les enfants dorment enfin paisiblement, je regarde Benoît et je me demande :

Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans compter ? Ou bien sommes-nous tous condamnés à faire nos comptes dans l’amour comme dans la vie ? Qu’en pensez-vous ?