L’appartement de mes rêves ou le prix du silence

— Tu crois qu’on a fait une erreur, Sophie ?

La voix de Maxime résonne dans la cage d’escalier, étouffée par les murs épais du vieil immeuble de la rue Saint-Gilles. Je serre la clé dans ma main, hésitant à ouvrir la porte de notre nouvel appartement. Mon cœur bat trop vite. Je sens déjà l’odeur de la peinture fraîche, mais aussi celle, plus sourde, de l’inquiétude.

— Arrête, Max. On a signé, c’est fait. On va être bien ici, tu verras.

Je mens. Je mens parce que j’ai besoin d’y croire. Parce que j’ai tout quitté pour ce deux-pièces au rez-de-chaussée, avec vue sur le petit parc où les enfants jouent après l’école communale. Je mens parce que je ne veux pas penser à maman qui m’a dit, en me serrant dans ses bras :

— Tu sais, Sophie, Liège n’est pas Namur. Ici, les gens sont différents. Fais attention à toi.

Mais je voulais partir. Fuir les disputes, les non-dits, les regards lourds de reproches de mon père. Ici, avec Maxime, tout devait recommencer.

Le premier soir, on entend des pas dans le couloir. Une voix grave s’élève :

— Mireille, t’as pris tes pilules ?

Une femme répond, fatiguée :

— Oui, Lucien. Arrête de t’inquiéter.

On se regarde avec Maxime. Nos voisins du dessus. Un vieux couple, sûrement. On sourit, soulagés de ne pas tomber sur des étudiants fêtards ou des familles trop bruyantes.

Mais dès le lendemain matin, alors que je descends sortir les poubelles, Mireille m’attend devant la porte d’entrée.

— Bonjour ! Vous êtes la nouvelle locataire ?

Elle me dévisage sans sourire. Ses cheveux gris sont tirés en chignon sévère. Elle tient un sac en plastique rempli de médicaments.

— Oui… Sophie. Et vous ?

— Mireille Delvaux. Et là-haut, c’est Lucien. On est là depuis trente ans. On aime le calme.

Le message est clair. Je bredouille un « bien sûr » et file dehors.

Les jours passent. Maxime travaille tard à l’hôpital CHU. Je me retrouve souvent seule dans l’appartement silencieux. J’écoute les bruits du dessus : le plancher qui grince, la télévision trop forte à 19h pour le journal de la RTBF, les disputes étouffées.

Un soir d’orage, alors que je tente d’oublier ma solitude devant une gaufre liégeoise achetée au coin de la rue, quelqu’un frappe à la porte.

— Sophie ? C’est Mireille…

J’ouvre. Elle est pâle, tremblante.

— Lucien… il ne se sent pas bien. Vous pouvez m’aider ?

Je cours à l’étage. Lucien est assis sur le canapé, le souffle court.

— J’appelle une ambulance !

Maxime arrive en courant quelques minutes plus tard. Il prend la situation en main. Lucien s’en sortira.

Après ça, Mireille change d’attitude avec moi. Elle m’offre parfois des tartines au fromage de Herve ou des spéculoos faits maison. Mais elle me parle aussi beaucoup trop de sa vie :

— Tu sais, Sophie… On n’a jamais eu d’enfants. Lucien voulait mais moi… J’avais peur.

Je hoche la tête en silence. Je pense à maman qui m’appelle tous les dimanches pour savoir si je mange bien, si Maxime est gentil avec moi.

Un soir, alors que Maxime rentre tard encore une fois, je trouve une lettre glissée sous notre porte :

« On sait ce que vous faites. Le bruit la nuit n’est pas tolérable ici. »

Je tremble de colère et d’incompréhension. On ne fait pas de bruit ! Je monte voir Mireille.

— C’est vous qui avez écrit ça ?

Elle me regarde avec un mélange de honte et de défi.

— On a besoin de dormir à notre âge…

Je rentre chez moi furieuse. Maxime hausse les épaules :

— Laisse tomber, c’est des vieux aigris…

Mais je sens que quelque chose s’est brisé.

Les semaines passent et la tension monte dans l’immeuble. Un matin, je découvre que notre boîte aux lettres a été forcée. Des factures manquent. J’accuse Mireille sans preuve.

— Vous croyez vraiment que j’ai besoin de vos factures ?! s’écrie-t-elle devant tout le hall d’entrée.

Lucien intervient :

— Arrêtez vos histoires ! On veut juste être tranquilles !

Je pleure dans l’ascenseur en rentrant chez moi.

Maxime s’éloigne peu à peu. Il rentre tard, repart tôt. Un soir, il oublie son téléphone sur la table du salon. Un message s’affiche : « À demain mon cœur ». Ce n’est pas moi qui écris ça.

Je sens tout s’effondrer autour de moi : mon couple, mon rêve d’appartement parfait, ma confiance en l’humain.

Je décide d’aller voir maman à Namur pour le week-end.

— Je t’avais prévenue… souffle-t-elle en me serrant fort contre elle.

Mais je ne veux pas revenir en arrière. Je veux comprendre ce qui s’est passé ici.

À mon retour à Liège, Mireille frappe à ma porte.

— Sophie… Je suis désolée pour tout ça. J’ai eu peur que vous nous remplaciez… Qu’on ne compte plus pour personne ici…

Elle pleure doucement. Je la prends dans mes bras sans savoir pourquoi.

Quelques jours plus tard, Maxime annonce qu’il part vivre chez « une collègue » à Seraing.

Je reste seule dans cet appartement trop grand pour mes rêves brisés.

Mais un matin, alors que je bois mon café devant la fenêtre embuée, j’entends des rires d’enfants dans le parc et le chant des cloches de Saint-Pholien au loin.

Peut-être que le bonheur n’est pas derrière une porte fermée… Peut-être qu’il faut apprendre à vivre avec les autres et leurs failles ?

Et vous… Est-ce qu’on peut vraiment recommencer ailleurs ou traîne-t-on toujours ses blessures avec soi ?