Le silence du 21 mars à Namur

« Tu vas encore rester toute seule ce soir, Aurélie ? »

La voix de ma mère, sèche, résonne dans ma tête alors que je fixe l’écran de mon téléphone. 21 mars. Mon anniversaire. Je n’ai reçu qu’un message automatique de la banque ING pour me souhaiter une bonne journée et un mail publicitaire du Delhaize. Rien d’autre. Pas même un mot de mon frère, Thomas, ni de ma meilleure amie d’enfance, Sophie. Je me demande si je devrais les appeler, mais la peur du silence ou d’une réponse gênée me paralyse.

Je me lève, traverse mon petit appartement du quartier Saint-Servais à Namur. Les murs sont couverts de photos jaunies : moi et mes cousins à Dinant, les barbecues chez ma tante à Jambes, les soirées estudiantines à l’UNamur. Tout ça me semble appartenir à une autre vie. J’ouvre la fenêtre, le ciel est gris, typique de la Wallonie en mars. Une pluie fine commence à tomber.

Je repense à l’époque où j’étais l’âme de la fête. À 20 ans, j’organisais des soirées pour toute la bande : Maxime, Julie, Mehdi… On se retrouvait au Café Leffe ou sur les quais de la Meuse, on refaisait le monde jusqu’à pas d’heure. Mais tout a changé le jour où mes parents se sont séparés. Mon père est parti vivre avec une femme de Liège, ma mère s’est enfermée dans son amertume et moi… moi j’ai essayé de recoller les morceaux.

« Tu comprends pas, Aurélie ! Il m’a laissée tomber comme une vieille chaussette ! »

Je revois ma mère, assise dans la cuisine, une cigarette à la main, les yeux rougis. J’avais 23 ans et je venais d’obtenir mon diplôme d’institutrice primaire. J’aurais voulu qu’elle me félicite, qu’elle soit fière de moi. Mais elle n’avait plus d’énergie pour autre chose que sa propre douleur.

Mon frère Thomas a choisi son camp : il est parti vivre chez papa à Liège. Depuis, on ne se parle presque plus. Il a refait sa vie là-bas, avec des amis que je ne connais pas. Parfois, il m’envoie un message pour Noël ou pour me demander si j’ai encore la PlayStation qu’il avait oubliée chez maman.

Quant à mes amis… La vie nous a séparés. Maxime est parti travailler à Bruxelles, Julie a eu un bébé et ne sort plus jamais, Mehdi a déménagé à Charleroi après avoir perdu son boulot chez Caterpillar. Sophie… Sophie m’a trahie. Un soir d’été, elle est partie avec l’homme que j’aimais en secret depuis des années. Je n’ai jamais eu le courage de lui dire ce que je ressentais.

Ce soir-là, j’ai compris que je ne pouvais compter que sur moi-même.

Depuis, chaque anniversaire est devenu un rappel cruel de ce que j’ai perdu. Je fais semblant d’être occupée quand mes collègues me demandent si j’ai des plans pour le week-end. Je souris quand la directrice de l’école me dit : « Profite bien de ta jeunesse ! » Mais au fond de moi, je sens un vide immense.

Je me souviens du dernier anniversaire où tout le monde était là. J’avais 27 ans. Ma mère avait préparé une tarte au sucre, mon père était venu malgré la tension palpable avec maman. Thomas avait même fait l’effort de venir de Liège avec sa nouvelle copine flamande qui ne parlait pas un mot de français. On avait ri, on avait bu trop de Chimay bleue et chanté du Stromae à tue-tête. C’était la dernière fois que j’ai eu l’impression d’avoir une famille.

L’année suivante, papa n’est pas venu. Il avait « autre chose à faire ». Maman a passé la soirée à critiquer sa nouvelle compagne et Thomas n’a pas décroché son téléphone.

Aujourd’hui, je souffle mes 32 bougies seule dans ma cuisine. J’ai acheté un petit gâteau au chocolat chez Carrefour Express et une bouteille de vin rouge bon marché. Je regarde les bougies s’éteindre lentement et je me demande si quelqu’un pense à moi quelque part.

Soudain, mon téléphone vibre. Un message WhatsApp :

« Joyeux anniversaire Aurélie ! Désolée pour le retard… On se voit bientôt ? Bisous – Julie »

Je souris tristement. Je sais que ce « bientôt » ne viendra jamais vraiment. Julie est débordée par son bébé et son mari qui travaille en Allemagne. Mais ce petit message me réchauffe le cœur quelques secondes.

Je décide d’appeler maman.

— Allô ?
— Oui ?
— C’est moi…
— Ah… Tu veux quoi ?
— Rien… Juste te dire que c’est mon anniversaire aujourd’hui.
— Ah oui… Bon anniversaire alors.

Un silence gênant s’installe.

— Tu fais quelque chose ce soir ?
— Non… Je reste tranquille.
— Bon… Moi aussi.

Je raccroche en retenant mes larmes. Je me demande comment on en est arrivées là.

Je repense à tous ces moments où j’aurais pu tendre la main, où j’aurais pu pardonner ou demander pardon. Mais la fierté, la rancœur et la fatigue ont pris le dessus sur l’amour.

Je regarde par la fenêtre : la pluie s’est arrêtée et un rayon de soleil perce les nuages au-dessus de la Citadelle de Namur. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour changer les choses ? Peut-être qu’il suffit d’un geste pour briser le cercle du silence ?

Mais comment faire quand on a l’impression d’être invisible ? Quand chaque tentative rapproche un peu plus du rejet ?

Je sais que je ne suis pas la seule à ressentir cette solitude en Belgique, dans nos villes grises où chacun semble courir après sa propre survie. Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression d’être oublié par ceux qui comptaient le plus ? Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire des liens brisés ou faut-il apprendre à vivre avec ce vide ?

Parfois je me dis que si je partage mon histoire, peut-être que quelqu’un y reconnaîtra un peu de lui-même… Peut-être qu’on est moins seuls qu’on ne le croit.