Le droit à l’erreur : l’histoire d’Ophélie à Liège
— Ophélie, qu’est-ce que tu fais là ?
La voix de mon père résonne dans le couloir, tranchante, presque paniquée. Je suis figée, la jambe coincée dans mon jeans, le cœur battant à tout rompre. Je n’aurais pas dû être là. J’aurais dû être au centre-ville avec Julie, à choisir nos premiers tatouages dans ce salon minuscule près de la place Saint-Lambert. Mais j’avais eu peur de me faire remarquer en uniforme du Collège Saint-Benoît, alors j’étais rentrée en douce pour me changer.
Je n’ai pas le temps de répondre. Derrière mon père, une femme apparaît. Elle porte un manteau beige, ses cheveux blonds sont tirés en chignon. Elle me regarde avec des yeux ronds, gênée. Mon père bafouille :
— Ophélie… Je… C’est une collègue, elle…
Je sens mes joues brûler. Je comprends tout de suite. Ce n’est pas une collègue. Ce n’est pas la première fois qu’il rentre plus tard du boulot à la SNCB, ni qu’il reçoit des messages le soir en prétendant que c’est le chef de dépôt. Mais là, c’est concret. C’est réel. Je suis prise au piège dans ma propre maison.
Je tire mon jeans à la hâte et claque la porte de ma chambre. J’entends mon père murmurer quelque chose à la femme, puis la porte d’entrée se referme doucement. Le silence s’abat sur l’appartement.
Je m’effondre sur mon lit, les larmes aux yeux. J’ai envie d’appeler maman, mais elle est au boulot à l’hôpital de la Citadelle et je ne veux pas lui gâcher sa journée. Je prends mon téléphone et envoie un message à Julie :
« Tu peux venir chez moi ? C’est grave. »
Quelques minutes plus tard, Julie débarque avec son vélo. Elle grimpe les escaliers quatre à quatre et s’assied près de moi sans un mot. Je lui raconte tout, la voix tremblante.
— Tu vas faire quoi ? demande-t-elle doucement.
— J’en sais rien… Je peux pas garder ça pour moi… Mais si je dis tout à maman, ça va exploser.
Julie hoche la tête. Elle connaît mes parents depuis toujours. Elle sait que maman est du genre à tout balancer par la fenêtre quand elle est en colère — souvenirs, assiettes et parfois même les mots qui font mal.
Le soir venu, je fais semblant de rien. Maman rentre tard, fatiguée, les cernes sous les yeux. Papa prépare des pâtes comme si de rien n’était. À table, le silence est lourd.
— Ça va, Ophélie ? Tu fais une drôle de tête, remarque maman.
— Juste fatiguée.
Papa baisse les yeux sur son assiette. Je le déteste à cet instant précis.
Les jours passent. Je deviens distante avec papa. Il essaie de me parler, de me proposer d’aller voir un match du Standard ensemble comme avant, mais je refuse tout. Maman commence à s’inquiéter.
Un soir, alors que je rentre d’un cours de danse à Seraing, je trouve maman assise sur le canapé, les yeux rouges.
— Ophélie… Tu sais quelque chose que je devrais savoir ?
Je sens ma gorge se serrer. Je ne veux pas être celle qui détruit notre famille, mais je ne supporte plus ce mensonge.
— Papa te trompe.
Le mot tombe comme une pierre dans un puits sans fond. Maman ne dit rien pendant un long moment. Puis elle se lève et quitte la pièce sans un mot.
La nuit suivante est un cauchemar. J’entends mes parents se disputer dans la cuisine. Les voix montent, les reproches fusent :
— Comment as-tu pu me faire ça ?! crie maman.
— Ce n’est pas ce que tu crois !
— Arrête ! Même Ophélie le sait !
Je me recroqueville sous ma couette, les mains sur les oreilles.
Les semaines suivantes sont un enfer. Papa dort sur le canapé. Maman ne parle plus qu’en monosyllabes. À l’école, je n’arrive plus à me concentrer. Julie essaie de m’aider mais je la repousse aussi.
Un samedi matin, papa m’attend dans la cuisine avec deux tasses de cacao chaud — comme quand j’étais petite.
— Ophélie… Je suis désolé que tu aies découvert ça comme ça…
Je ne réponds pas.
— Tu sais… On fait tous des erreurs. Parfois on croit que l’herbe est plus verte ailleurs… Mais ça ne veut pas dire qu’on aime moins sa famille.
Je sens mes larmes monter à nouveau.
— Pourquoi tu nous as fait ça ?
Il soupire.
— Je ne sais pas… Peut-être parce que je me sentais invisible ici… Peut-être parce que ta mère et moi on ne se parle plus vraiment depuis des années…
Je voudrais lui hurler dessus mais je n’y arrive pas. Il a l’air si triste, si perdu.
Les mois passent et rien ne s’arrange vraiment. Maman consulte une avocate à Namur pour envisager une séparation. Papa cherche un appartement du côté d’Ans. Je fais des allers-retours entre leurs deux mondes éclatés.
À Noël, on se retrouve tous les trois autour d’une table bancale dans le nouvel appartement de papa. Il a décoré maladroitement un sapin artificiel acheté chez Brico. On essaie de faire bonne figure mais personne n’y croit vraiment.
Après le repas, papa me prend dans ses bras pour la première fois depuis des mois.
— Tu sais que je t’aime très fort ?
Je hoche la tête sans répondre.
Dans ma chambre ce soir-là, je regarde par la fenêtre les lumières de Liège qui scintillent au loin et je me demande : Est-ce qu’on a tous le droit à l’erreur ? Est-ce qu’on peut vraiment pardonner ceux qu’on aime quand ils nous brisent le cœur ?