Il m’a pris deux boulettes, en disant que je devais maigrir. Après six ans de mariage et trois enfants, j’ai peur de la solitude.

— Sophie, tu n’as pas besoin de tout ça. Tu veux encore grossir ?

La voix de François résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Il me retire deux boulettes de viande de mon assiette, comme s’il me rendait service. Je baisse les yeux, honteuse, alors que Bartek, cinq ans, me regarde sans comprendre. Zélie, trois ans, joue avec sa purée, et le petit Louis, six mois, babille dans sa chaise haute. Je sens mes joues brûler, mais je ne dis rien. Je ne dis plus rien depuis longtemps.

Je m’appelle Sophie Lambert, j’ai trente-six ans, et je vis à Namur. J’ai toujours rêvé d’une grande famille, d’une maison pleine de rires et de cris d’enfants. J’ai eu ce que je voulais : trois enfants magnifiques, une maison à la campagne, un mari qui travaille dans l’administration communale. Mais je n’avais pas prévu la solitude qui s’installe, même entourée de ceux qu’on aime.

François n’a pas toujours été comme ça. Quand on s’est rencontrés, il était doux, attentionné. Il m’emmenait voir les feux d’artifice sur la Meuse, on riait, on rêvait. Mais après la naissance de Bartek, il a changé. Il est devenu plus exigeant, plus distant. Il me reproche mes kilos en trop, mes cheveux en bataille, la maison pas assez propre. Il ne comprend pas que trois enfants, c’est un ouragan quotidien.

— Tu pourrais faire un effort, Sophie. Regarde-toi, tu n’es plus la même qu’avant.

Je serre les dents. Je voudrais lui dire que moi non plus, je ne me reconnais plus. Que je me sens invisible, transparente, juste une mère, une ménagère, une femme qui ne sait plus comment plaire. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me contente de débarrasser la table, pendant qu’il allume la télé pour regarder le foot.

Le soir, quand les enfants dorment enfin, je m’assieds sur le bord du lit. Je regarde mon reflet dans la glace : cernes, cheveux ternes, ventre mou. Je me souviens de la jeune femme que j’étais, pleine de rêves et d’énergie. Où est-elle passée ?

Parfois, je me surprends à envier mes amies célibataires. Elles sortent, voyagent, rient sans contrainte. Moi, je n’ai pas mis les pieds dans un café depuis des années. Même mes parents, à Liège, me voient moins souvent. Ils disent que je devrais penser à moi, mais ils ne comprennent pas. Je ne peux pas partir. Pas avec trois enfants. Pas à mon âge.

Un soir, alors que je borde Zélie, elle me demande :

— Maman, pourquoi tu pleures ?

Je sursaute. Je ne savais pas que mes larmes coulaient. Je lui souris faiblement, je lui dis que je suis juste fatiguée. Mais la vérité, c’est que je me sens piégée. Prisonnière d’une vie que j’ai choisie, mais qui m’étouffe.

François ne me touche plus. Il dort de son côté du lit, me tourne le dos. Parfois, il me reproche de ne pas être assez désirable. Mais comment pourrais-je l’être, quand je n’ai même plus le temps de prendre une douche tranquille ?

Un dimanche, alors que je prépare le repas, ma mère m’appelle. Sa voix est douce, inquiète.

— Sophie, tu vas bien ? Tu as l’air fatiguée, ma chérie.

Je mens. Je dis que tout va bien, que les enfants sont adorables, que François travaille beaucoup. Mais elle sent que quelque chose ne va pas. Elle propose de venir garder les petits, pour que je puisse sortir, prendre l’air. Je refuse. Je n’ai pas la force de sortir. Je n’ai plus la force de rien.

Le soir, François rentre plus tard que d’habitude. Il sent l’alcool. Il marmonne qu’il a eu une dure journée, qu’il a besoin de calme. Il s’énerve parce que le dîner n’est pas prêt. Il claque la porte de la cuisine, me laissant seule avec mes casseroles.

Je m’effondre sur une chaise, la tête entre les mains. Je me demande comment j’en suis arrivée là. Est-ce ça, la vie de famille ? Est-ce ça, l’amour ?

Quelques jours plus tard, je croise Julie, une ancienne collègue, au supermarché. Elle me trouve changée, amaigrie. Elle me propose un café, mais je refuse, prétextant les enfants. Elle insiste :

— Sophie, tu sais que tu peux m’appeler si tu as besoin de parler, hein ?

Je hoche la tête, mais je sais que je ne le ferai pas. J’ai trop honte. Honte d’avoir échoué, honte de ne plus être celle que j’étais.

La nuit, je me réveille en sursaut, le cœur battant. Je rêve que je suis seule, dans une maison vide. Les enfants ont disparu, François aussi. Je me lève, j’ouvre la porte de leur chambre, je les regarde dormir. Je les aime plus que tout, mais parfois, je me demande si je ne les étouffe pas avec mes peurs, mes angoisses.

Un matin, alors que je prépare les tartines, François me lance :

— Tu pourrais faire un effort pour t’habiller, non ? On dirait une souillon.

Je sens la colère monter. Je voudrais lui hurler que je fais de mon mieux, que je me bats chaque jour pour que tout tienne debout. Mais je me tais. Je me tais toujours.

Le soir, je m’assieds devant mon ordinateur. Je tape « femmes en détresse Belgique », puis j’efface. Je tape « divorce avec enfants », puis j’efface encore. Je n’ai pas le courage. Je n’ai pas la force de tout recommencer. Et puis, qui voudrait d’une femme de trente-six ans, avec trois enfants ?

Un jour, Bartek rentre de l’école en pleurant. Il s’est disputé avec un camarade. Je le prends dans mes bras, je le berce, je lui dis que tout ira bien. Mais au fond de moi, je sais que je ne peux pas lui mentir. Tout ne va pas bien. Rien ne va plus.

François rentre, il s’énerve parce que la maison est en désordre. Il crie, il tape du poing sur la table. Les enfants se taisent, apeurés. Je sens la peur m’envahir. Je me demande si je dois partir, fuir, tout quitter. Mais où irais-je ?

Un soir, alors que je couche les enfants, Zélie me demande :

— Maman, pourquoi papa est toujours fâché ?

Je ne sais pas quoi répondre. Je lui dis que papa est fatigué, qu’il travaille beaucoup. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Je sais que quelque chose s’est brisé entre nous, quelque chose que je ne pourrai jamais réparer.

Je commence à écrire un journal. J’y déverse mes peurs, mes colères, mes espoirs. J’y écris que je voudrais partir, mais que je n’ose pas. J’y écris que j’ai peur de la solitude, mais que je suis déjà seule, même entourée.

Un jour, ma mère débarque à l’improviste. Elle voit tout de suite que ça ne va pas. Elle me prend dans ses bras, elle me dit que je dois penser à moi, que je dois me sauver. Je pleure, je lui dis que je ne peux pas, que je n’ai nulle part où aller. Elle me promet de m’aider, de m’accueillir si je veux partir.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je pense à mes enfants, à leur avenir. Je pense à moi, à la femme que j’étais, à celle que je voudrais redevenir. Je me demande si j’aurai un jour le courage de tout quitter, de recommencer à zéro.

Le lendemain, François me reproche encore mon poids, mon manque d’entrain. Il me dit que je devrais être reconnaissante, que sans lui, je ne serais rien. Je sens la colère bouillonner. Pour la première fois, je lui réponds :

— Peut-être que sans toi, je serais enfin moi.

Il me regarde, surpris, puis il claque la porte. Je reste là, tremblante, mais fière. Pour la première fois depuis des années, j’ai osé parler.

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Je ne sais pas si j’aurai la force de partir, de tout recommencer. Mais ce soir, en regardant mes enfants dormir, je me demande : est-ce que le bonheur, ça se mérite, ou est-ce qu’on doit le construire, même au prix de la solitude ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?