Et l’amour persiste, malgré tout

— Maxime, t’as encore raté le chemin ! On devait continuer tout droit !

La voix de Zoé tremblait, oscillant entre la colère et la peur. Je serrais le volant de ma vieille Opel Astra, les phares peinant à percer l’obscurité de la forêt. La pluie martelait le pare-brise, rendant la route boueuse presque invisible. J’ai jeté un coup d’œil à Zoé, ses mains crispées sur ses genoux, ses yeux cherchant désespérément un repère dans la nuit.

— Je t’assure, c’est par ici, Zoé. La clairière n’est plus très loin, répondis-je, tentant de masquer mon incertitude.

Elle soupira, la mâchoire serrée. — Maxime, arrête-toi. On va se perdre, et tu sais très bien que papa va encore me le reprocher.

Ce « papa »… Rien que d’entendre ce mot, une boule se formait dans mon ventre. Depuis la mort de maman, il était devenu impossible à vivre, contrôlant tout, surveillant nos moindres faits et gestes. Et ce soir, c’était la première fois que Zoé et moi osions désobéir, fuyant la maison familiale de Namur pour quelques heures de liberté.

— On ne va pas se perdre, Zoé. Fais-moi confiance, murmurai-je, même si moi-même, je n’y croyais plus vraiment.

Le silence s’installa, seulement troublé par le bruit du moteur et la pluie. Je repensais à la dispute de l’après-midi. Papa, debout dans la cuisine, son éternel tablier taché de sauce tomate, hurlant :

— Tu ne sortiras pas ce soir, Zoé ! Pas avec lui !

Zoé avait claqué la porte, les larmes aux yeux. J’étais resté figé, incapable de défendre ma sœur. Depuis la mort de maman, il ne supportait plus de nous voir heureux, comme si notre bonheur était une trahison envers elle.

— Maxime, tu m’écoutes ?

Je sursautai. Zoé me fixait, inquiète.

— Oui, pardon…

— Tu penses qu’on fait une erreur ?

Je n’ai pas répondu. Au fond, je savais que ce n’était pas seulement une question de chemin. C’était toute notre vie qui semblait s’être égarée depuis ce fichu accident sur la E411. Maman était partie, et avec elle, la lumière de la maison. Papa avait sombré dans une tristesse amère, et Zoé et moi, on survivait comme on pouvait.

La voiture s’arrêta brusquement. Une branche énorme barrait la route. Je jurai à voix basse.

— On fait quoi maintenant ? demanda Zoé, la voix tremblante.

— On va à pied. La clairière n’est pas loin.

Elle hésita, puis sortit, claquant la portière. Je la suivis, la lampe de mon téléphone éclairant à peine le chemin. La forêt sentait la terre mouillée et les feuilles mortes. Chaque pas semblait nous éloigner un peu plus de la maison, de papa, de tout ce qu’on connaissait.

— Tu te souviens quand maman nous emmenait ici ? souffla Zoé.

Je hochai la tête. C’était notre endroit secret, la clairière où elle nous racontait des histoires de lutins et de sorcières wallonnes. Je sentais la gorge se serrer. Pourquoi fallait-il que tout soit si compliqué ?

Soudain, Zoé s’arrêta net.

— Maxime, regarde !

Au bout du sentier, la clairière s’ouvrait, baignée d’une lumière lunaire irréelle. On s’y engouffra, trempés, essoufflés, mais libres. Zoé s’assit dans l’herbe, les larmes aux yeux.

— J’en peux plus, Maxime. J’ai l’impression d’étouffer à la maison. Papa ne nous laisse aucune chance. Il croit qu’on va le trahir, qu’on va l’abandonner…

Je m’assis à côté d’elle, posant une main sur son épaule.

— Il a peur, Zoé. Il a peur de nous perdre, comme il a perdu maman.

Elle secoua la tête.

— Mais il nous perd déjà, tu comprends ? Je ne veux pas finir comme lui, à ressasser le passé, à avoir peur de tout.

Un silence lourd s’installa. Je repensais à la lettre que j’avais trouvée dans le tiroir de maman, quelques jours après sa mort. Une lettre adressée à papa, jamais envoyée. Elle y parlait de ses regrets, de ses rêves brisés, de son amour pour nous. Je n’avais jamais osé la montrer à Zoé. Peut-être que ce soir, il était temps.

— Zoé… Il faut que je te montre quelque chose.

Je sortis la lettre, froissée, usée par mes lectures secrètes. Zoé la prit, intriguée. Elle lut en silence, les larmes coulant sur ses joues.

— Pourquoi tu ne me l’as jamais montrée ?

— J’avais peur. Peur que ça te fasse encore plus de mal.

Elle me serra fort dans ses bras.

— On doit partir, Maxime. On doit vivre, pour elle. Pas pour papa, pas pour le passé. Pour nous.

Je sentais mon cœur battre à tout rompre. Partir ? Quitter Namur, quitter papa, tout recommencer ailleurs ?

— Et papa ?

— Il s’en sortira. Il doit apprendre à vivre sans nous, comme nous avons dû apprendre à vivre sans maman.

Je n’ai pas répondu. Je savais qu’elle avait raison, mais l’idée de tout quitter me terrifiait. Pourtant, en regardant Zoé, je compris que c’était la seule solution.

On est restés là, longtemps, à regarder la lune, à se souvenir des rires de maman, de ses chansons en wallon, de ses bras qui nous réconfortaient. Puis, on est rentrés à la voiture, silencieux, décidés.

Le lendemain matin, j’ai fait mes valises. Zoé aussi. Papa était dans le salon, la télévision allumée, le regard vide. Je me suis approché.

— Papa, on part. On a besoin de vivre, de respirer. On t’aime, mais on ne peut plus rester.

Il n’a rien dit. Juste un hochement de tête, les yeux humides. Je savais qu’il comprenait, au fond. Peut-être qu’un jour, il nous pardonnerait.

On a pris le train pour Liège, sans se retourner. Dans le wagon, Zoé a posé sa tête sur mon épaule.

— Tu crois qu’on va y arriver ?

— Je ne sais pas, Zoé. Mais on doit essayer. Pour nous. Pour maman.

Aujourd’hui, cela fait trois ans. Papa nous appelle parfois, il va mieux. Zoé a trouvé un travail dans une librairie, moi je donne des cours de français à des enfants réfugiés. La vie n’est pas facile, mais elle est à nous. Parfois, je retourne dans la clairière, seul, pour parler à maman. Je lui raconte nos victoires, nos peurs, nos espoirs.

Est-ce que l’amour suffit pour tout réparer ? Ou bien faut-il apprendre à aimer autrement, à distance, à travers les souvenirs et les absences ? Je me demande souvent si d’autres familles belges vivent la même chose, si d’autres enfants cherchent encore leur clairière, leur lumière. Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?