Solitude hors planning

« Tu vas encore rester là toute la journée, Krystyna ? » La voix de Luc résonne dans le couloir, sèche, presque agacée. Je ne réponds pas tout de suite. Je fixe le trottoir détrempé, les flaques qui reflètent le ciel gris de février. Je me demande si Luc se rend compte à quel point chaque matin ressemble au précédent, à quel point la routine a rongé notre couple, notre famille.

Il y a des années, j’accompagnais encore Thomas à la gare, quand il partait pour son service militaire à Marche-en-Famenne. Je revois aussi Claire, ma fille, que j’emmenais à l’école communale, son cartable trop grand pour ses petites épaules. Aujourd’hui, ce sont d’autres enfants, d’autres parents qui traversent la cour en bas de chez nous. Je ne reconnais plus personne. Même mon reflet dans la vitre me semble étranger.

Luc s’approche, il pose sa main sur mon épaule, mais son geste est mécanique. « Tu devrais sortir, voir les voisines. Tu ne peux pas rester enfermée comme ça. » Je sens l’impatience dans sa voix, mais aussi une forme d’impuissance. Il ne sait plus comment me parler, et moi, je ne sais plus comment lui répondre.

« Je n’ai pas envie, Luc. Laisse-moi tranquille, s’il te plaît. » Ma voix est basse, presque un murmure. Il soupire, attrape sa veste et claque la porte. Je sursaute. Le silence retombe, encore plus lourd qu’avant.

Je me fais un café, je tourne en rond dans la cuisine. Les murs sont tapissés de photos : Thomas en uniforme, Claire à sa remise de diplôme à l’ULiège, Luc et moi à la mer du Nord, il y a si longtemps. Je me demande où sont passés ces sourires. Je me demande si c’est moi qui ai changé, ou si c’est le monde autour de moi qui s’est effrité.

Le téléphone sonne. Mon cœur s’accélère. Peut-être Claire ? Mais non, c’est juste une publicité. Je raccroche, déçue, et je me sens ridicule d’avoir espéré. Claire vit à Bruxelles maintenant, elle travaille trop, elle n’a jamais le temps. Thomas est à Namur, il ne rentre que pour les fêtes, et encore.

Je décide de sortir, malgré tout. J’enfile mon manteau, je descends les escaliers, je croise Madame Dubois, la voisine du deuxième. Elle me lance un « Bonjour » rapide, sans s’arrêter. Je sens que je ne fais plus partie du décor, que je suis devenue transparente.

Au supermarché Delhaize, je croise Monique, une ancienne collègue de l’administration communale. « Alors, Krystyna, comment ça va ? » Je souris, je mens : « Ça va, merci. Et toi ? » Elle parle de ses petits-enfants, de ses vacances à la Côte. Je hoche la tête, je souris encore, mais je sens une boule dans ma gorge. Je n’ai rien à raconter. Je n’ai plus rien à partager.

En rentrant, je m’arrête au parc. Je m’assois sur un banc, j’écoute les cris des enfants, les conversations des mamans. Je me souviens de l’époque où j’étais l’une d’elles, où j’avais l’impression d’avoir un rôle, une place. Maintenant, je suis spectatrice de ma propre vie.

Le soir, Luc rentre. Il ne dit rien. Il allume la télé, regarde le JT de la RTBF, puis s’endort dans le fauteuil. Je prépare le souper, je pose les assiettes sur la table. « Tu viens manger ? » Il grogne, il s’installe, il mange sans un mot. Je voudrais lui parler, lui dire ce que je ressens, mais je n’y arrive pas. Les mots restent coincés.

Après le repas, je monte dans la chambre. Je m’allonge, je regarde le plafond. Je pense à mes parents, à Charleroi, à l’époque où la maison était pleine de rires, de disputes, de vie. Je me demande si mes enfants ressentiront un jour ce vide, cette solitude qui s’installe sans prévenir.

Le lendemain, je reçois une carte postale de Claire. Elle écrit : « Je pense à toi, maman. Je t’aime. » Je pleure en silence. Je voudrais lui répondre, lui dire que je l’aime aussi, que j’ai besoin d’elle, mais je n’ose pas l’appeler. Je ne veux pas la déranger, je ne veux pas paraître faible.

Les jours passent, tous identiques. Je me force à sortir, à aller au marché du samedi, à parler avec les commerçants. Mais je sens que je joue un rôle, que je fais semblant d’aller bien. Un jour, je croise Luc dans la rue, il marche à côté d’une femme que je ne connais pas. Ils rient. Je ressens une pointe de jalousie, mais aussi de soulagement. Peut-être qu’il a trouvé ce qui lui manque, peut-être que moi aussi, je devrais chercher ailleurs.

Le soir, je lui demande : « Tu es heureux, Luc ? » Il me regarde, surpris. « Pourquoi tu me demandes ça ? » Je baisse les yeux. « Parce que moi, je ne le suis plus. » Il ne répond pas. Il se lève, il quitte la pièce. Je reste seule, encore.

Je décide d’écrire à Claire. Je lui raconte tout, la solitude, le vide, la peur de vieillir sans amour, sans projets. Elle me répond vite : « Maman, viens passer quelques jours à Bruxelles. On parlera, on rira, comme avant. » Je pleure de soulagement. Peut-être qu’il reste encore quelque chose à sauver.

Avant de partir, je parle à Luc. « Je vais chez Claire. J’ai besoin de changer d’air. » Il hoche la tête, il ne dit rien. Je sens qu’il est soulagé, lui aussi. Peut-être qu’on s’est trop longtemps oubliés, l’un l’autre.

À Bruxelles, Claire m’accueille à bras ouverts. On marche dans les rues, on parle de tout, de rien. Elle me confie ses doutes, ses peurs, sa fatigue. Je comprends que je ne suis pas la seule à me sentir perdue. On rit, on pleure, on se serre dans les bras. Je retrouve un peu de lumière, un peu d’espoir.

En rentrant à Liège, je me sens différente. Je décide de m’inscrire à un atelier d’écriture à la Maison de la Culture. J’y rencontre d’autres femmes, d’autres solitudes. On partage nos histoires, nos blessures, nos rêves. Je me sens moins seule.

Luc me regarde changer, il essaie de revenir vers moi. On parle, enfin. On se dit nos peurs, nos regrets, nos envies. Ce n’est pas facile, mais c’est un début. Peut-être qu’on peut encore se retrouver, peut-être pas. Mais au moins, on essaie.

Aujourd’hui, je regarde par la fenêtre, et je vois la vie qui continue, malgré tout. Je me demande : combien de femmes, combien d’hommes vivent cette solitude silencieuse, cachée derrière les volets fermés ? Et si on osait en parler, vraiment, sans honte, sans peur ?