Quand la famille ne suffit plus : Ma solitude entre quatre murs à Liège
« Encore seule, Élodie ? » La voix de Benoît résonne dans le couloir, sèche, presque agacée. Je serre fort la tasse de café entre mes mains, assise à la table de la cuisine, le regard perdu sur les briques rouges de la maison d’en face. Il est 17h, la lumière de novembre tombe déjà, et la ville de Liège s’enveloppe d’un manteau gris. Je n’ai pas la force de répondre.
Benoît entre, pose son sac sur la chaise, soupire. « Tu pourrais au moins essayer d’être de bonne humeur quand j’arrive. » Je sens la colère monter, mais je ravale tout. Il ne comprend pas. Il ne voit pas que je me bats chaque jour contre une solitude qui me colle à la peau, même entourée de ma famille.
Mon fils, Lucas, joue dans le salon avec ses petites voitures. Il a trois ans, il rit, il crie, il vit. Parfois, je l’envie. Je me lève, je vais vers lui, je m’accroupis. « Ça va, mon cœur ? » Il me regarde, me tend une voiture. « Regarde, maman, elle va vite ! » Je souris, mais mon sourire est fatigué. Je me sens vieille, usée, à trente-deux ans seulement.
Ma mère habite à deux rues, rue des Guillemins. Mais elle est toujours occupée : « Je dois aller chez le coiffeur, Élodie. » « J’ai aqua-gym ce soir, tu comprends. » « Je passe chez ta tante, elle ne va pas bien. » Toujours une excuse, toujours une porte qui se ferme. Je me rappelle encore, il y a deux semaines, quand je lui ai demandé si elle pouvait garder Lucas une heure, juste une heure, pour que je puisse souffler. Elle a soupiré, gênée : « Tu sais, je ne suis pas ta baby-sitter. » J’ai eu envie de hurler, de pleurer, mais j’ai juste raccroché.
Benoît, lui, travaille beaucoup. Il rentre tard, fatigué, et n’a pas envie de parler. Il s’assied devant la télé, bière à la main, et s’endort souvent avant la fin du journal. Parfois, il me regarde, l’air de dire : « Qu’est-ce que tu veux encore ? » Je n’ose plus rien demander. Je fais tout : les courses à Delhaize, les lessives, les repas, les rendez-vous chez le pédiatre. Je me sens invisible.
Un soir, alors que Lucas dort enfin, je m’effondre sur le canapé. Je prends mon téléphone, je fais défiler les contacts. Je m’arrête sur le nom de ma sœur, Sophie. On ne se parle plus beaucoup depuis qu’elle est partie à Bruxelles. Je tente quand même :
— Allô ?
— Oui, Élodie ?
— Ça va ?
— Je suis crevée, j’ai eu une journée de dingue au boulot. Tu voulais quoi ?
Je ravale mes larmes. « Rien, laisse tomber. » Je raccroche. Même elle n’a pas le temps. Je me sens comme une étrangère dans ma propre famille.
Le lendemain, je croise ma voisine, Madame Dupuis, dans l’ascenseur. Elle me lance un regard compatissant. « Vous avez l’air fatiguée, ma petite. » Je souris poliment, mais j’ai envie de lui dire : « Oui, je suis fatiguée, épuisée même. » Mais à quoi bon ? Personne n’écoute vraiment.
Un samedi, je décide d’aller au parc de la Boverie avec Lucas. Il fait froid, mais au moins, dehors, je me sens moins enfermée. Lucas court, rit, tombe, se relève. Je m’assieds sur un banc, je regarde les familles autour. Les autres mamans discutent, rient ensemble. Moi, je reste seule, à distance. Je n’ose pas aller vers elles. J’ai l’impression d’être transparente.
Le soir, Benoît rentre plus tôt. Je prends mon courage à deux mains.
— Benoît, j’aimerais qu’on parle.
Il lève les yeux de son téléphone, agacé.
— Quoi encore ?
— Je me sens seule. J’ai besoin d’aide, de soutien. Je n’en peux plus.
Il soupire, hausse les épaules.
— Tu exagères. T’as tout ce qu’il te faut. Un toit, un gamin en bonne santé, moi qui bosse pour nous. Tu veux quoi de plus ?
Je sens la colère, la tristesse, tout se mélanger. Je me lève brusquement, je pars dans la chambre. Je claque la porte. Je pleure, longtemps. Je me demande si c’est moi le problème. Peut-être que je demande trop. Peut-être que je ne suis pas faite pour être mère, pour être épouse. Peut-être que je suis juste… de trop.
Les jours passent, tous identiques. Je me lève, je prépare Lucas, je l’emmène à la crèche, je rentre, je nettoie, je cuisine. Parfois, je regarde par la fenêtre, je vois les bus TEC passer, les étudiants pressés, les vieux couples main dans la main. Je me sens enfermée dans une vie qui n’est pas la mienne.
Un matin, je reçois un message de ma mère : « Je passe ce soir, j’ai des choses à te dire. » Mon cœur bat plus vite. Peut-être va-t-elle enfin comprendre ? Peut-être va-t-elle m’aider ? Toute la journée, j’attends, nerveuse.
Elle arrive à 18h, manteau beige, sac à main en cuir. Elle s’assied, me regarde droit dans les yeux.
— Élodie, il faut que tu arrêtes de te plaindre. Tu as une belle vie. Moi, à ton âge, je travaillais déjà à l’usine, je n’avais pas le temps de me lamenter. Tu dois être forte, pour Lucas, pour Benoît. Arrête de penser à toi.
Je reste sans voix. Je sens la colère monter, mais aussi une immense tristesse. Elle ne comprend pas. Elle ne veut pas comprendre. Je la raccompagne à la porte, sans un mot. Quand elle part, je m’effondre.
Le soir, je regarde Lucas dormir. Je caresse ses cheveux blonds, si doux. Je me demande quel genre de mère je suis. Je me demande si un jour, il me reprochera mon absence, mon mal-être. Je me sens coupable, mais aussi vide.
Un dimanche, je décide de partir marcher seule, le long de la Meuse. Je laisse Lucas à Benoît, malgré ses protestations. Je marche longtemps, je regarde les péniches, les mouettes, les joggeurs. Je respire, enfin. Je me demande si je pourrais partir, tout quitter. Mais où irais-je ? Je n’ai personne. Je n’ai rien, à part cette famille qui ne me voit pas.
En rentrant, Benoît m’attend, furieux.
— Tu te fiches de moi ? Je bosse toute la semaine et tu me laisses avec le petit ?
Je ne réponds pas. Je monte dans la chambre, je ferme la porte. Je pleure, encore. J’ai l’impression de ne plus exister.
Un soir, alors que Lucas est malade, fièvre, toux, je panique. J’appelle ma mère, elle ne répond pas. J’appelle Benoît, il est au bar avec ses collègues. Je me retrouve seule, à gérer la peur, la fatigue, l’angoisse. Je passe la nuit à veiller Lucas, à lui donner du sirop, à lui chanter des chansons. Au matin, il va mieux. Mais moi, je suis à bout.
Je me regarde dans le miroir. Cernes, cheveux en bataille, yeux rouges. Qui suis-je devenue ? Où est passée la jeune femme pleine de rêves, d’envies ? Je ne me reconnais plus.
Un jour, je croise Madame Dupuis à nouveau. Elle me prend la main.
— Vous savez, Élodie, parfois, il faut demander de l’aide ailleurs. Il y a des groupes de parole, des associations. Vous n’êtes pas seule.
Je la remercie, émue. Peut-être a-t-elle raison. Peut-être que la famille ne suffit pas toujours. Peut-être que je dois chercher ailleurs, pour moi, pour Lucas.
Ce soir, je regarde mon fils jouer. Je me dis que je dois tenir, pour lui. Mais au fond de moi, une question me hante : est-ce que la famille suffit vraiment, quand on se sent si seule ? Est-ce que d’autres, ici à Liège ou ailleurs, ressentent la même chose que moi ?