Le Dernier Souffle
— Tu ne vas quand même pas sortir avec ça, Kasia ?
La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme un couteau. Je serre la robe bleue contre moi, hésitante. J’ai 47 ans aujourd’hui, et pourtant, devant elle, je me sens comme une gamine de douze ans prise en faute. Je regarde mon reflet dans le miroir du salon, les yeux cernés, les cheveux tirés à la va-vite. La robe, je l’ai trouvée par hasard, soldée chez C&A à Namur, trois jours avant mon anniversaire. Je l’ai appelée tout de suite, fière de ma trouvaille, espérant un mot gentil. Mais maman, c’est maman. Elle veut voir, toucher, juger.
— Elle est très bien, maman, je réponds, la voix tremblante. C’est juste une robe…
— Juste une robe ? Tu sais bien que le bleu ne te va pas au teint. Tu aurais dû prendre la bordeaux, comme je t’ai dit.
Je ravale mes larmes. Depuis deux ans, tout est plus difficile. Depuis que Marc est parti, depuis que la maison de Sambreville est devenue trop grande, trop vide. Je me souviens encore de la nuit où il a claqué la porte, sans un mot, sans un regard pour moi ni pour nos deux enfants, Lucie et Thibault. J’ai cru que je ne m’en remettrais jamais.
— Maman, laisse-la, intervient Lucie depuis la cuisine. Elle est belle, la robe. Et puis, c’est son anniversaire, non ?
Ma mère soupire, lève les yeux au ciel. Elle ne comprend pas. Elle ne comprend jamais. Pour elle, la vie est une suite de choix logiques, de sacrifices silencieux. Elle ne sait pas ce que c’est, de se réveiller chaque matin avec un poids sur la poitrine, de compter les centimes pour finir le mois, de mentir à ses enfants pour leur éviter la honte.
Je me souviens de ce jour, il y a deux ans, où tout a basculé. Marc avait perdu son travail à la FN Herstal. Il rentrait de plus en plus tard, sentant la bière et la colère. Un soir, il a frappé du poing sur la table, hurlant que tout était de ma faute. Que je ne savais pas tenir une maison, que je n’étais bonne à rien. J’ai encaissé, comme toujours. Mais cette nuit-là, il est parti. Et il n’est jamais revenu.
Depuis, je me bats. Je fais des ménages à droite à gauche, chez des familles de Namur et de Gembloux. Je me lève à l’aube, je rentre épuisée, les mains abîmées par les produits. Lucie a dû arrêter ses études à l’UNamur, faute de moyens. Thibault, lui, traîne avec des copains pas très nets, traînant dans les rues de Jambes jusqu’à pas d’heure.
— Tu sais, maman, commence Thibault, hésitant, ce soir je vais dormir chez Quentin…
Je le regarde, devinant le mensonge. Quentin, c’est le prétexte. Je sais qu’il va traîner, peut-être fumer, peut-être pire. Mais que puis-je faire ? Je suis fatiguée de me battre, fatiguée de crier dans le vide.
— Fais attention à toi, c’est tout ce que je trouve à dire.
Lucie me serre la main, discrètement. Elle a grandi trop vite, ma fille. Elle a pris sur elle, aidant à la maison, gardant le sourire pour ne pas m’enfoncer davantage. Mais je vois bien, dans ses yeux, la peur, la lassitude.
— Tu veux que je prépare le gâteau ? demande-t-elle, essayant de changer d’ambiance.
Je hoche la tête. Un gâteau au chocolat, comme chaque année. Mais cette fois, il n’y aura pas de bougies, pas de rires. Juste nous trois, autour de la table, à faire semblant que tout va bien.
Le téléphone sonne. C’est mon frère, Olivier. Lui, il a réussi. Un bon boulot à Bruxelles, une maison à Waterloo, deux enfants parfaits. Il appelle rarement, trop occupé. Mais aujourd’hui, il se souvient de moi.
— Salut, Kasia. Joyeux anniversaire. Ça va ?
Je mens. Bien sûr que je mens.
— Oui, ça va. On fait un petit truc à la maison.
Il propose de passer dimanche, avec sa femme et les enfants. Je sais que maman sera ravie. Elle ne parle que de lui, de ses succès, de ses voyages. Moi, je suis l’échec, la déception. Celle qui n’a pas su retenir son mari, qui n’a pas su protéger ses enfants.
Le soir tombe. Je m’assieds sur le canapé, la robe bleue froissée sur les genoux. Lucie a allumé une bougie, posé le gâteau sur la table. Thibault n’est pas rentré. Maman est partie, vexée, marmonnant que « tout fout le camp dans cette famille ».
Je ferme les yeux. Je repense à mon enfance, à la maison de Floreffe, aux étés passés au bord de la Meuse. À l’époque, tout semblait possible. Je rêvais d’une vie simple, d’un mari aimant, d’enfants heureux. Où est-ce que j’ai raté le coche ?
— Maman, souffle Lucie, tu veux qu’on chante ?
Je souris, malgré moi. Elle essaie, ma fille. Elle ne veut pas que je sombre. Alors, on chante, doucement, à voix basse, pour ne pas réveiller les fantômes.
La nuit est longue. Je dors mal, hantée par les souvenirs, par les regrets. Au petit matin, un message de Thibault : « Je vais bien. Je rentre ce soir. » Je soupire de soulagement, mais l’angoisse ne me quitte pas.
Au travail, ce jour-là, je croise Madame Dupuis, chez qui je fais le ménage depuis six mois. Elle me regarde, inquiète.
— Vous avez l’air fatiguée, Kasia. Tout va bien ?
Je souris, encore. Toujours ce masque, cette façade. Je ne peux pas craquer. Pas ici, pas devant elle.
— Oui, merci. Un peu de fatigue, c’est tout.
Elle me tend une enveloppe. « Pour votre anniversaire. » Je l’ouvre, émue. Un billet de 50 euros. Je voudrais refuser, mais j’en ai trop besoin.
Le soir, Thibault rentre. Il a les yeux rouges, l’air absent. Je ne pose pas de questions. Je le serre dans mes bras, fort, comme quand il était petit. Il ne dit rien, mais je sens qu’il a besoin de moi, malgré tout.
Les jours passent, semblables, gris. Mais parfois, un rayon de soleil perce. Lucie trouve un petit boulot dans une librairie à Namur. Elle rentre, fière, avec son premier salaire. Thibault accepte d’aller voir un éducateur, à la demande de son école. Je sens, petit à petit, que la vie reprend, que le souffle revient.
Un dimanche, Olivier vient, comme promis. Sa femme, Anne, est gentille, mais distante. Les enfants jouent dans le jardin, insouciants. Maman parade, fière de son fils, oubliant presque que je suis là. Mais Olivier me prend à part, dans la cuisine.
— Kasia, tu sais… Si tu as besoin d’aide, il faut me le dire. Je peux t’avancer un peu d’argent, ou…
Je secoue la tête. La fierté, toujours. Je ne veux pas de sa pitié. Mais il insiste.
— Ce n’est pas de la pitié, tu sais. C’est normal, entre frère et sœur. Tu n’as pas à tout porter seule.
Je fonds en larmes. Pour la première fois depuis des mois, je laisse tomber le masque. Olivier me serre dans ses bras, comme quand on était enfants. Je sens que, peut-être, je ne suis pas aussi seule que je le croyais.
Le soir, après leur départ, Lucie me regarde, grave.
— Maman, ça va aller. On va s’en sortir. Je te le promets.
Je la crois. Je veux la croire. La vie n’est pas facile, ici, en Wallonie. Les fins de mois sont dures, les rêves s’effritent. Mais il reste l’amour, la solidarité, les petits gestes du quotidien.
Je repense à la robe bleue, à ce qu’elle représente. Un espoir, une envie de renaître, de croire encore au bonheur. Peut-être que tout n’est pas perdu. Peut-être qu’il suffit d’un souffle, d’un pas, pour repartir.
Et vous, dites-moi… Est-ce qu’on peut vraiment recommencer à vivre, après avoir tout perdu ? Est-ce que le bonheur, ça se mérite, ou ça se construit, petit à petit, avec ce qu’il nous reste ?