La pauvreté de l’âme : L’histoire de Marie de Charleroi

— Marie, dépêche-toi, tu vas encore rater le bus !

La voix de ma mère résonne dans le couloir, sèche, sans chaleur. Je serre contre moi mon vieux sac à dos, rafistolé tant de fois qu’il ne ressemble plus à rien. Mes chaussures, trop grandes, laissent passer l’eau de la pluie qui tombe sans relâche sur Charleroi. Je descends les escaliers en courant, le cœur battant, espérant éviter le regard de mon père, assis dans la cuisine, le visage fermé, une tasse de café froid entre les mains.

— T’as encore oublié de ranger la vaisselle, marmonne-t-il sans lever les yeux.

Je ne réponds pas. À quoi bon ? Ici, les mots sont des armes, et le silence, un bouclier. Je file dehors, le vent me gifle le visage. Dans la rue, les autres enfants me regardent de travers. Je porte le manteau de mon frère, trop large, les manches pendantes. On m’appelle « Marie la pauvresse » à l’école. Je fais semblant de ne pas entendre, mais chaque mot me blesse un peu plus.

À la maison, il n’y a jamais assez à manger. Maman coupe le pain en fines tranches, compte les pommes de terre, râle contre la vie, contre papa, contre nous. Papa, lui, ne parle presque plus. Il a perdu son travail à la sidérurgie il y a deux ans. Depuis, il traîne dans la maison, le regard vide, parfois violent, souvent absent. Les disputes éclatent pour un rien.

— Tu crois que c’est facile, toi ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?

La voix de maman tremble, mais elle ne pleure jamais devant nous. Elle garde ses larmes pour la nuit, quand elle pense que je dors. Mais moi, je l’entends, je l’entends toujours.

À l’école, je me fais toute petite. Je rêve d’être invisible. Les profs me regardent avec pitié, certains essaient de m’aider, mais je n’ai pas envie de leur raconter ma vie. Je n’ai pas envie qu’on sache. Je préfère rester dans l’ombre, avec mes secrets, mes peurs, mes rêves de fuite.

Un jour, Madame Dupuis, la prof de français, m’arrête à la sortie de la classe.

— Marie, tu veux bien rester un instant ?

Je sens mon cœur s’accélérer. Qu’est-ce que j’ai encore fait ?

— Je voulais te dire que tu écris très bien. Tes rédactions sont toujours touchantes. Tu as pensé à participer au concours de poésie de la ville ?

Je baisse les yeux, gênée. Je n’ai pas de mots pour lui répondre. La poésie, c’est mon refuge, mon secret. Je n’ai pas envie de le partager. Mais elle insiste, me donne un formulaire. Je le glisse dans mon sac, sans y croire.

À la maison, je n’en parle à personne. Papa est de mauvaise humeur, il crie après maman parce qu’il n’y a plus de bière. Maman s’énerve, claque la porte, sort dans la cour pour fumer. Mon petit frère, Lucas, pleure dans sa chambre. Je me glisse sous la couette, j’ouvre mon cahier, j’écris. J’écris tout ce que je n’ose pas dire. La colère, la honte, la peur, l’envie de partir loin, très loin.

Les jours passent, tous pareils. La pauvreté, c’est comme une maladie. Elle s’infiltre partout, elle colle à la peau, elle te fait sentir moins que rien. À l’école, je vois les autres avec leurs vêtements neufs, leurs goûters emballés, leurs parents souriants. Moi, je me cache, je mens, je dis que j’ai oublié mon portefeuille, que je n’ai pas faim. Mais la faim, elle est là, elle me ronge.

Un soir, alors que je rentre de l’école, je trouve maman assise sur le canapé, la tête dans les mains.

— Marie, viens ici.

Sa voix est douce, pour une fois. Je m’approche, inquiète.

— J’ai reçu une lettre de la commune. Ils veulent nous couper l’électricité si on ne paie pas la facture.

Je sens la panique monter. L’hiver approche, il fait déjà froid dans la maison. Je regarde maman, je vois la fatigue, le désespoir dans ses yeux. Je voudrais l’aider, mais je ne peux rien faire. Je ne suis qu’une enfant.

Cette nuit-là, je ne dors pas. J’écoute les bruits de la maison, le vent qui siffle sous la porte, les sanglots étouffés de maman. Je pense à la poésie, à ce concours. Peut-être que si je gagne, je pourrais offrir quelque chose à ma famille. Un peu de lumière, un peu d’espoir.

Le lendemain, je donne mon poème à Madame Dupuis. Elle me sourit, m’encourage. Les semaines passent. Je n’y pense plus. Les problèmes s’accumulent. Papa boit de plus en plus, il devient violent. Un soir, il frappe maman. Je me précipite pour la défendre, il me pousse, je tombe, ma tête cogne le sol. Je vois des étoiles, j’entends Lucas hurler. Cette nuit-là, maman nous emmène, Lucas et moi, chez sa sœur à Namur. On laisse tout derrière nous.

Chez ma tante, c’est différent. Il y a de la chaleur, de la lumière, des rires. Mais je me sens étrangère. Je n’ose pas parler, je reste dans mon coin. Ma tante essaie de me rassurer, mais je sens bien qu’on dérange, qu’on n’est pas à notre place. Maman cherche du travail, elle fait des ménages, elle rentre tard, épuisée. Lucas va mieux, il rit à nouveau. Moi, je me perds dans les livres, dans l’écriture.

Un matin, Madame Dupuis m’appelle. Je décroche, la voix tremblante.

— Marie, tu as gagné le concours ! Ton poème va être publié dans le journal de la ville !

Je n’y crois pas. Pour la première fois, je sens une fierté, une lumière au fond de moi. Je cours annoncer la nouvelle à maman. Elle me serre dans ses bras, elle pleure, mais cette fois, ce sont des larmes de joie.

Petit à petit, la vie reprend. Ce n’est pas facile. On n’a pas beaucoup d’argent, mais on a retrouvé un peu de paix. Papa ne donne plus de nouvelles. Parfois, je pense à lui, à ce qu’il aurait pu être, à ce que nous aurions pu être. Mais je préfère regarder devant moi.

Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans. Je vis toujours à Namur, avec maman et Lucas. Je travaille dans une librairie, j’écris le soir, je rêve encore. Je sais que la pauvreté de l’âme ne disparaît jamais vraiment. Elle laisse des traces, des cicatrices. Mais j’ai appris à transformer la douleur en mots, la honte en force.

Parfois, je me demande : combien d’enfants, ici, en Belgique, vivent dans l’ombre, comme moi ? Combien de Marie se cachent derrière des sourires forcés, des silences lourds ? Est-ce qu’on peut vraiment guérir de la pauvreté de l’âme, ou est-ce qu’on apprend juste à vivre avec ?