Le silence de la rue du Moulin : une histoire d’amour et de désillusion à Namur

— Tu comptes encore rentrer tard ce soir, Aline ?

La voix de ma mère résonne dans le couloir, sèche comme le vent d’octobre qui s’engouffre sous la porte. Je serre la poignée de mon sac, hésitant à répondre. J’ai vingt-huit ans, mais devant elle, je redeviens cette gamine maladroite qui ne sait jamais quoi dire.

— Je… Je vais juste voir des amis, maman. Je ne rentrerai pas trop tard.

Mensonge. Je vais encore traîner devant le café Le Perroquet, espérant croiser Benoît. Depuis des mois, il occupe toutes mes pensées. Il travaille là, derrière le comptoir, à servir des bières spéciales et à sourire aux clients. À moi, il ne sourit jamais vraiment. Mais je m’accroche à chaque regard, chaque mot échangé.

Ce soir-là, la pluie tambourine sur les pavés de la rue du Moulin. Je me poste sous l’auvent, le cœur battant. Benoît est là, affairé à essuyer des verres. Il ne me voit pas tout de suite. Quand enfin nos regards se croisent, je tente un sourire, un peu trop large peut-être.

— Salut Aline, tu veux quelque chose ?

Sa voix est polie, distante. J’aimerais tant qu’il me parle autrement. Je commande un Orval, même si je n’aime pas vraiment ça. Juste pour rester plus longtemps.

— Tu viens souvent ici ces temps-ci, non ?

Je sens mes joues rougir.

— Oui… J’aime l’ambiance.

Il hausse les épaules et retourne à ses clients. Je l’observe, fascinée par sa façon de se mouvoir, par la courbe de ses bras sous la chemise retroussée. Il plaisante avec une fille au bout du bar — une étudiante en droit, je crois — et je sens une pointe de jalousie me transpercer.

Plus tard dans la soirée, je tente le tout pour le tout. Je déboutonne le haut de ma blouse, laisse échapper un rire un peu trop sonore à une blague banale. Benoît ne réagit pas. Pire : il m’évite du regard.

Sur le chemin du retour, je me sens ridicule. La pluie colle mes cheveux à mon front. J’entends encore la voix de ma mère :

— Tu vas finir vieille fille si tu continues comme ça !

À la maison, mon père regarde le foot sur la RTBF. Ma petite sœur Sophie révise ses examens dans la cuisine. Personne ne me demande comment s’est passée ma soirée. Je monte dans ma chambre et m’effondre sur le lit.

Les jours passent et se ressemblent. Je multiplie les prétextes pour croiser Benoît : une baguette à acheter chez le boulanger voisin du café, un colis à retirer au point poste juste en face… Rien n’y fait. Il reste aimable mais distant.

Un soir, alors que je rentre plus tôt que d’habitude, j’entends mes parents se disputer dans le salon.

— Elle n’a pas d’avenir ! Elle rêve au lieu d’agir !

— Laisse-la tranquille, elle trouvera bien quelqu’un…

Je retiens mes larmes. J’ai un boulot précaire dans une librairie du centre-ville, des études d’histoire de l’art inachevées faute de moyens. Mes amis d’enfance sont partis à Bruxelles ou Liège ; moi je suis restée ici, coincée entre les murs humides de notre maison familiale.

Un samedi matin, alors que je feuillette distraitement un roman derrière le comptoir de la librairie, Benoît entre. Mon cœur s’emballe.

— Salut Aline… Tu aurais un livre sur les randonnées en Ardenne ?

Je bafouille quelque chose et lui tends un guide. Il me remercie avec un sourire fatigué.

— Tu pars en balade ?

— Oui… Avec Julie.

Julie. La fille du bar. Mon estomac se noue.

— C’est sérieux entre vous ?

Il hésite puis hausse les épaules.

— On verra bien…

Il quitte la boutique sans se retourner. Je reste là, figée, le livreur qui entre avec ses cartons me ramène brutalement à la réalité.

Le soir même, je craque devant Sophie.

— Pourquoi il ne veut pas de moi ? Qu’est-ce que j’ai de moins que les autres ?

Elle me prend dans ses bras.

— Arrête de te comparer… Peut-être que tu cherches l’amour au mauvais endroit.

Mais comment faire autrement ? À Namur, tout le monde se connaît ou presque. Les histoires d’amour finissent souvent mal ou s’étiolent dans la routine.

Les semaines passent. Je tente d’oublier Benoît en sortant avec des collègues ou en m’inscrivant à un atelier de poterie près de Jambes. Mais rien n’y fait : son image me hante.

Un soir d’hiver, alors que la neige recouvre les toits de la ville, ma mère tombe malade. Un cancer du sein diagnostiqué trop tard. Tout bascule : les rendez-vous à l’hôpital Saint-Luc à Bruxelles, les trajets interminables en train avec mon père silencieux à mes côtés.

Benoît n’est plus qu’un souvenir lointain. Je me consacre entièrement à ma mère, qui s’accroche avec courage malgré la fatigue et la peur.

Un jour, alors que je veille auprès d’elle dans sa chambre d’hôpital, elle me prend la main :

— Ne laisse pas ta vie passer à côté de toi pour quelqu’un qui ne t’aime pas… Vis pour toi, Aline.

Ses mots résonnent longtemps après sa mort quelques mois plus tard.

Le vide qu’elle laisse est immense. Mon père s’enferme dans le silence ; Sophie part étudier à Louvain-la-Neuve pour fuir l’atmosphère pesante de la maison.

Je reste seule avec mes souvenirs et mes regrets. Mais peu à peu, une force nouvelle naît en moi. J’accepte enfin que l’amour ne se commande pas — ni pour Benoît ni pour personne d’autre.

Un matin de printemps, alors que je range des livres dans la vitrine de la librairie, un client régulier — Luc — m’invite à prendre un café après sa journée de travail au TEC. J’accepte sans arrière-pensée.

Assis en terrasse au bord de la Sambre, nous parlons des petits bonheurs du quotidien : les brocantes du dimanche à Ciney, les balades en forêt de Marche-les-Dames… Pour la première fois depuis longtemps, je me sens légère.

Ce n’est pas une histoire d’amour passionnelle comme celle que j’ai fantasmée avec Benoît. Mais c’est réel, simple et doux.

Parfois je repense à tout ce que j’ai traversé : les illusions perdues, les disputes familiales, la maladie et le deuil… Et je me demande : pourquoi cherchons-nous si souvent l’amour là où il ne peut pas exister ? Est-ce qu’on apprend jamais vraiment à aimer sans se perdre soi-même ?

Et vous… avez-vous déjà aimé quelqu’un qui ne vous voyait pas ?