Je n’ai jamais su aimer : l’histoire de Lila à Liège

— Lila ? C’est toi, Lila ?

La voix rauque d’une femme me tire de mes pensées alors que je sors du Delhaize, les bras chargés de courses. Je me retourne, surprise, et croise le regard d’une inconnue au visage marqué par la fatigue, un tablier bleu noué autour de la taille. Elle me fixe avec insistance, comme si elle cherchait à lire en moi.

— Oui… c’est moi. Pourquoi ?

Elle fouille dans la poche de son tablier et en sort une enveloppe froissée, couverte d’une écriture que je reconnaîtrais entre mille.

— C’est pour toi. De la part de Wojtek.

Mon cœur rate un battement. Wojtek. Ce prénom résonne en moi comme un écho lointain, douloureux. Je prends la lettre d’une main tremblante, sans oser la regarder dans les yeux.

— Merci…

Elle me lance un sourire énigmatique avant de disparaître dans la foule du samedi matin, me laissant seule avec ce morceau de papier qui pèse soudain une tonne.

Je reste plantée là, les sacs de courses coupant la circulation dans mes doigts, le froid liégeois s’infiltrant sous mon manteau. Autour de moi, la ville bruisse : les tramways grincent, les étudiants rient sur la place Cathédrale, les vendeurs de gaufres interpellent les passants. Mais tout cela me semble lointain, irréel.

Je n’ai jamais su aimer. C’est ce que je me répète depuis des années, comme une excuse ou une malédiction. Peut-être que tout a commencé avec ma mère, Marianne, qui ne m’a jamais prise dans ses bras sans raison valable. Chez nous, à Seraing, on ne parlait pas d’amour. On parlait d’argent, de factures à payer, des grèves à l’usine Cockerill où mon père passait ses journées à s’user les mains.

Je remonte la rue Saint-Gilles jusqu’à mon petit appartement sous les toits. Je pose les courses sur la table et m’assieds face à la lettre. L’écriture de Wojtek est hésitante, maladroite — il n’a jamais bien maîtrisé le français depuis qu’il est arrivé de Pologne pour travailler chez ArcelorMittal. Nous nous sommes rencontrés lors d’un barbecue organisé par mon cousin Pierre, un soir d’été où le ciel était bas et lourd.

— Tu veux une bière ?

Il avait souri timidement, tendant une Jupiler fraîche. J’avais accepté sans réfléchir, attirée par sa gentillesse maladroite et son accent chantant. Nous avions parlé toute la soirée, ri des différences entre nos familles — la sienne bruyante et chaleureuse, la mienne froide comme une cave à charbon.

Mais je n’ai jamais su aimer. Même quand il m’a embrassée pour la première fois sur le pont Kennedy, avec la Meuse qui brillait sous les lampadaires. Même quand il m’a offert une bague en argent lors de notre premier Noël ensemble.

Je déchire l’enveloppe d’un geste sec. La lettre est courte :

« Lila,
Je pars. Je ne peux plus attendre que tu m’aimes comme je t’aime. Je t’ai attendue longtemps. Prends soin de toi.
Wojtek »

Je relis ces mots encore et encore. Je sens une boule se former dans ma gorge, mais aucune larme ne vient. Je suis vide.

Le téléphone sonne. C’est ma mère.

— Tu viens dimanche pour le dîner ?

Sa voix est sèche, presque autoritaire.

— Je… je ne sais pas encore.

— Pierre sera là avec sa femme et les enfants. Tu pourrais faire un effort.

Un effort. Toute ma vie n’a été qu’un effort pour rentrer dans le moule : bonne élève à l’athénée royal, employée modèle à la mutualité chrétienne, fille obéissante qui ne fait pas de vagues.

— J’essaierai.

Je raccroche sans attendre sa réponse. Je regarde autour de moi : les murs blancs, le canapé gris acheté chez IKEA avec Wojtek, les photos jamais accrochées parce que « ça fait trop sentimental ».

Je repense à mon enfance : les dimanches pluvieux devant la télé avec mon frère Simon, les disputes étouffées entre mes parents derrière la porte de la cuisine. Mon père rentrait tard du travail, sentant le métal et la sueur. Ma mère préparait des boulets à la liégeoise en silence. On ne parlait pas d’amour chez nous — on survivait.

Le soir tombe sur Liège. Je sors marcher le long de la Meuse, espérant que l’air froid dissipera le poids sur ma poitrine. Les lumières des péniches se reflètent dans l’eau sombre. Je croise des couples main dans la main, des familles qui rient en sortant du cinéma Sauvenière.

Je pense à Wojtek : à sa patience infinie, à ses mains calleuses qui savaient pourtant être douces. Il voulait construire quelque chose avec moi — une maison peut-être, des enfants sûrement. Mais chaque fois qu’il parlait d’avenir, je sentais une angoisse sourde monter en moi.

Un soir, il m’a dit :

— Pourquoi tu ne me dis jamais « je t’aime » ?

J’ai haussé les épaules.

— Je ne sais pas… Ce n’est pas mon truc.

Il a baissé les yeux.

— Tu crois que tu pourrais apprendre ?

J’ai ri nerveusement.

— On n’apprend pas ça…

Mais peut-être que si. Peut-être qu’on apprend à aimer comme on apprend à parler une langue étrangère : avec des fautes au début, des hésitations, puis un jour ça devient naturel.

Mais chez moi, rien n’a jamais été naturel.

Le dimanche arrive trop vite. Je prends le train pour Seraing sous une pluie battante. Ma mère m’attend sur le pas de la porte, les bras croisés.

— T’es en retard.

À table, Pierre parle fort de son nouveau boulot chez FN Herstal. Sa femme Sophie raconte les exploits des enfants à l’école communale. Mon père lit Le Soir sans lever les yeux.

— Et toi Lila ? Toujours toute seule ?

La question fuse comme un coup de couteau. Ma mère me regarde avec ce mélange de pitié et d’agacement qui me donne envie de hurler.

— Oui… Toujours seule.

Pierre ricane :

— Faut te bouger un peu ! T’es pas si moche pourtant !

Sophie lui donne un coup de coude sous la table.

Je sens mes joues brûler. J’ai envie de partir en courant mais je reste là, figée comme une statue.

Après le repas, ma mère me rejoint dans la cuisine pendant que Sophie fait la vaisselle.

— Tu sais Lila… La vie c’est pas facile pour personne. Mais faut pas rester toute seule comme ça. Tu devrais essayer d’être plus gentille… plus ouverte…

Je serre les dents.

— Je fais ce que je peux maman.

Elle soupire et me prend maladroitement dans ses bras — un geste rare qui me surprend plus qu’il ne me réconforte.

Sur le chemin du retour, je repense à tout ce qu’on ne s’est jamais dit dans cette famille : les peurs, les envies, les regrets. Peut-être que c’est ça qui m’empêche d’aimer — cette incapacité à dire ce qu’on ressent vraiment.

Les jours passent et Wojtek ne donne plus signe de vie. J’apprends par Pierre qu’il est retourné en Pologne pour s’occuper de sa mère malade. Je me sens coupable mais aussi soulagée — soulagée de ne plus avoir à faire semblant.

Un soir d’avril, alors que Liège s’éveille sous le soleil timide du printemps, je croise par hasard Lucie au marché de la Batte — une ancienne camarade d’école devenue psychologue.

— Lila ! Ça fait longtemps ! Tu vas bien ?

Je souris faiblement.

— On fait aller…

Elle me regarde attentivement.

— Tu sais… Si tu veux parler un jour…

Je hoche la tête sans conviction mais son invitation reste dans un coin de ma tête.

Cette nuit-là, je rêve que je cours après un train qui s’éloigne sans moi — Wojtek est à la fenêtre et me fait signe au revoir. Je me réveille en sueur, le cœur battant trop fort.

Peut-être qu’il est temps d’apprendre à aimer — ou au moins d’essayer. Pas pour Wojtek ou pour ma mère ou pour Pierre… mais pour moi-même.

Est-ce qu’on peut vraiment apprendre à aimer quand on a grandi sans amour ? Est-ce que vous aussi vous avez eu peur d’aimer ? Dites-moi…