Zut, encore des pommes de terre avec des œufs, maman ?
— Encore des pommes de terre avec des œufs, maman ? J’en ai marre de cette misère !
Ma voix a claqué dans la petite cuisine, rebondissant sur les murs défraîchis de notre appartement à Seraing. Ma mère, assise en face de moi, a sursauté. La cuillère a glissé de ses doigts tremblants, tombant sur le carrelage avec un bruit sec. Elle a baissé les yeux, honteuse, comme si elle voulait disparaître dans la nappe tachée.
— C’est tout ce qu’on a, mon fils…
Sa voix était à peine un souffle. J’ai senti la colère monter, brûlante, incontrôlable. J’ai posé mon assiette sur la table avec fracas. Les pommes de terre se sont éparpillées sur le sol, roulant sous le buffet. J’ai vu la peur dans ses yeux, et pourtant, je n’ai pas pu m’arrêter.
— Tu crois que c’est une vie, ça ? On n’a jamais rien, jamais ! Même à l’école, ils se moquent de moi parce que je sens la friture et que j’ai toujours les mêmes fringues !
Elle a serré les lèvres, les mains crispées sur le bord de la table. J’ai cru voir une larme briller, mais elle l’a vite essuyée du revers de la main. Mon petit frère, Lucas, s’est figé dans l’embrasure de la porte, tenant son doudou contre lui. Il n’a rien dit, mais ses yeux cherchaient une issue, un refuge loin de nos cris.
— Tu crois que je ne fais pas tout ce que je peux ?
La voix de maman a craqué, rauque, fatiguée. J’ai senti un pincement au cœur, mais la honte et la frustration étaient plus fortes. Depuis que papa était parti, tout s’était effondré. Il avait disparu un matin, laissant juste un mot griffonné : « Je ne peux plus. » Depuis, maman enchaînait les ménages, les heures à l’usine, les petits boulots au noir. Mais rien n’y faisait. Les factures s’accumulaient, les huissiers frappaient à la porte, et nous, on survivait, on ne vivait plus.
— Si tu veux, va manger ailleurs, hein !
Sa voix s’est durcie, mais je savais qu’elle n’y croyait pas. Où voulais-je aller ? Chez les voisins, qui n’avaient pas plus que nous ? Chez mon copain Mehdi, dont la mère galérait tout autant ?
J’ai quitté la table en claquant la porte, laissant Lucas en larmes et maman seule, la tête dans les mains. Je suis sorti dans la rue, le cœur battant, la gorge serrée. Il faisait froid, un de ces soirs humides de novembre où la Meuse charrie la grisaille et la tristesse. J’ai marché sans but, les poings dans les poches, croisant les regards fuyants des autres habitants du quartier. Ici, la misère n’était pas une honte, c’était une habitude.
Je me suis assis sur un banc, près de la place du marché. Les lampadaires diffusaient une lumière blafarde. J’ai pensé à papa. Où était-il ? Est-ce qu’il pensait à nous, parfois ? Ou bien avait-il tout effacé, recommencé ailleurs, avec une autre famille, une autre vie ?
Un bruit de pas m’a tiré de mes pensées. C’était Mehdi, mon meilleur pote. Il s’est assis à côté de moi, sans rien dire. Il savait. On n’avait pas besoin de mots pour se comprendre.
— T’as encore gueulé sur ta mère ?
J’ai haussé les épaules, honteux. Il a sorti un paquet de chips de sa poche et me l’a tendu. J’ai pris une poignée, sans appétit.
— Tu sais, chez moi, c’est pareil. Ma mère pleure tous les soirs. Mon père, il est là, mais il sert à rien. Il boit, il crie, il tape parfois. Toi au moins, t’as pas ça.
J’ai senti la colère retomber, remplacée par une tristesse sourde. On était tous paumés, chacun à notre façon. J’ai pensé à Lucas, à maman, à la solitude qui nous collait à la peau.
— J’aimerais partir d’ici, Mehdi. Faire autre chose, voir autre chose. Mais comment ?
Il a souri tristement.
— On n’a pas le choix, frérot. On doit tenir, c’est tout.
On est restés là, silencieux, à regarder les voitures passer. J’ai repensé à la scène dans la cuisine, à la peur dans les yeux de maman. J’ai eu honte. Je me suis promis de rentrer, de m’excuser. Mais la fierté me retenait, ce fichu orgueil qui me faisait croire que j’étais le seul à souffrir.
Quand je suis rentré, la lumière était éteinte dans la cuisine. J’ai entendu des sanglots étouffés dans la chambre de maman. Lucas dormait, recroquevillé sous sa couverture. Je me suis glissé dans mon lit, le cœur lourd, incapable de trouver le sommeil.
Les jours ont passé, tous pareils. Maman partait tôt, rentrait tard, les traits tirés, les mains abîmées. Lucas et moi, on se débrouillait. À l’école, les profs faisaient semblant de ne rien voir, mais je sentais leurs regards pleins de pitié. Un jour, madame Dupuis, la prof de français, m’a retenu à la fin du cours.
— Ça va, Thomas ? Tu as l’air fatigué, préoccupé…
J’ai haussé les épaules. Elle a posé une main sur mon bras.
— Si tu veux parler, je suis là, tu sais.
J’ai failli craquer, tout lui raconter. Mais à quoi bon ? Elle ne pouvait rien changer. Personne ne pouvait rien changer. J’ai quitté la classe sans me retourner.
À la maison, l’ambiance était tendue. Maman ne parlait plus beaucoup. Lucas faisait tout pour se faire oublier. Un soir, alors que je faisais mes devoirs, j’ai entendu maman au téléphone, la voix basse, inquiète.
— Oui, je sais, mais je n’ai pas encore l’argent… S’il vous plaît, laissez-moi un peu de temps…
J’ai compris que c’était encore l’huissier. J’ai eu peur. Peur qu’on nous mette dehors, qu’on se retrouve à la rue. J’ai eu envie de hurler, de tout casser. Mais je me suis contenté de serrer les poings, les larmes aux yeux.
Quelques jours plus tard, un drame a éclaté. Lucas est rentré de l’école en pleurs, le visage marqué d’une gifle. Un garçon de sa classe s’était moqué de ses chaussures trouées. Il s’était défendu, mais la maîtresse n’avait rien voulu entendre. Maman a fondu en larmes en le prenant dans ses bras.
— Je suis désolée, mon chéri… Je fais ce que je peux…
J’ai senti la rage monter. J’ai voulu aller trouver ce gamin, lui faire payer. Mais à quoi bon ? La violence n’arrangeait rien. J’ai pris Lucas dans mes bras, pour la première fois depuis longtemps. Il s’est blotti contre moi, sanglotant.
Ce soir-là, j’ai attendu que maman soit couchée pour fouiller dans ses papiers. J’ai trouvé les lettres des huissiers, les factures impayées, les menaces d’expulsion. J’ai compris l’ampleur de notre situation. J’ai eu honte de mes colères, de mes reproches. Maman portait tout sur ses épaules, seule, sans jamais se plaindre.
Le lendemain, j’ai pris une décision. J’ai proposé à Mehdi de m’aider à trouver un petit boulot. On a commencé à distribuer des journaux le matin, avant les cours. Ce n’était pas grand-chose, mais ça me donnait l’impression d’agir, de ne plus subir. J’ai donné mes premiers euros à maman. Elle a pleuré, m’a serré fort contre elle.
— Tu n’aurais pas dû… Tu es encore un enfant…
— Je ne veux plus que tu pleures, maman. On va s’en sortir, tous les trois.
Les mois ont passé. Ce n’était pas facile. Il y avait toujours des soirs où il n’y avait que des pommes de terre et des œufs. Mais l’ambiance avait changé. On riait parfois, on se serrait les coudes. Lucas allait mieux, il ramenait de meilleurs résultats à l’école. Maman semblait moins fatiguée, même si les soucis ne disparaissaient jamais vraiment.
Un jour, papa a appelé. Il voulait nous voir. J’ai refusé. Je n’étais pas prêt à lui pardonner. Mais Lucas, lui, a accepté. Il avait besoin de comprendre, de retrouver un père, même défaillant. Maman a respecté notre choix.
Aujourd’hui, j’ai dix-neuf ans. Je travaille dans un supermarché, j’aide toujours maman. Lucas va entrer en secondaire. On n’est pas riches, loin de là. Mais on tient debout, ensemble. Parfois, le soir, je repense à ce cri dans la cuisine, à la honte, à la colère. J’aimerais pouvoir revenir en arrière, serrer maman dans mes bras, lui dire merci.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à la vie de nous avoir tant pris ? Ou faut-il apprendre à aimer malgré tout, avec les cicatrices, les manques, les rêves inachevés ? J’attends vos réponses…