On peut dire « adieu » à un mari, mais on n’échappe jamais à ses enfants !

— Nadège, ouvre-moi, c’est Élodie ! J’ai pas toute la matinée, tu sais !

Je sursaute, la brosse à dents encore dans la bouche, le cœur battant à tout rompre. Je n’attendais personne, surtout pas ma sœur. Je me rince la bouche à la va-vite, essuie mes yeux rougis et descends ouvrir la porte. Élodie, toujours aussi énergique, me dévisage, les bras chargés de sacs.

— Tu comptes me laisser dehors longtemps ?

— Entre, Élodie… Je… Je ne t’attendais pas.

Elle pose ses sacs dans l’entrée, retire ses bottes trempées par la pluie liégeoise et me serre dans ses bras. Je sens son parfum, mélange de lessive et de café, et je me retiens de pleurer à nouveau. Elle me regarde, inquiète.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Nadège ? Tu as une tête à faire peur. C’est encore ce salaud de Vincent ?

Je détourne les yeux. Vincent, mon mari — enfin, mon ex-mari depuis trois semaines. Dix-huit ans de mariage, deux enfants, et tout s’est effondré en quelques mois. Il est parti avec une autre, une certaine Sophie, rencontrée à son boulot à la SNCB. Je n’ai rien vu venir. Ou peut-être que si, mais je n’ai rien voulu voir.

— Il est parti, Élodie. Définitivement. Il a pris ses affaires, il a même emmené la cafetière. Tu te rends compte ?

Élodie soupire, s’assied à la table de la cuisine et allume une cigarette, malgré mes protestations.

— Tu sais quoi ? Il ne te méritait pas. Mais tes enfants, Nadège… Ils ont besoin de toi. Tu ne peux pas t’effondrer.

Je m’effondre justement sur la chaise en face d’elle. Mes enfants… Clara, seize ans, qui ne me parle plus que pour me demander de l’argent ou râler sur le wifi. Lucas, douze ans, qui passe ses journées sur sa console, enfermé dans sa chambre. Depuis le départ de Vincent, ils me regardent comme si j’étais responsable de tout.

— Tu crois que je ne fais pas d’efforts ? Je me lève chaque matin, je fais à manger, je vais bosser à la bibliothèque, je paie les factures… Mais eux, ils me détestent. Clara m’a dit hier que j’étais pathétique. Lucas ne veut même plus venir manger avec moi.

Élodie écrase sa cigarette, me prend la main.

— Ils sont perdus, eux aussi. Mais tu dois tenir bon. Tu sais, maman disait toujours : « On peut dire adieu à un mari, mais on n’échappe jamais à ses enfants. »

Je souris tristement. Maman… Elle est morte il y a cinq ans, d’un cancer foudroyant. Depuis, Élodie et moi, on s’est un peu éloignées. Elle vit à Namur, moi à Liège. On se téléphone, mais on ne se voit presque plus. Pourtant, ce matin, elle est là, comme si elle avait senti que j’étais au bord du gouffre.

— Tu veux un café ? Enfin… Il ne me reste que du soluble, Vincent a pris la machine.

— Ça ira. Raconte-moi tout. Je suis là pour ça.

Je me mets à parler, à tout déballer. Les disputes avec Vincent, les silences à table, les nuits passées à pleurer dans la salle de bain. Le jour où il m’a annoncé qu’il partait, sans même lever les yeux. La honte, la colère, la peur de l’avenir. Les enfants qui me fuient, les voisins qui me regardent de travers, comme si j’étais responsable de l’échec de mon mariage.

— Tu sais, Élodie, parfois j’ai envie de tout quitter. De prendre la voiture et de rouler jusqu’à la mer du Nord, sans prévenir personne. Mais je ne peux pas. Les enfants…

Elle me serre fort contre elle.

— Tu n’es pas seule, Nadège. Je vais rester quelques jours, t’aider à remettre de l’ordre. On va parler aux enfants, d’accord ?

Le soir même, Clara rentre du lycée, les écouteurs vissés sur les oreilles. Elle me lance un regard noir.

— T’as encore oublié d’acheter du lait. Sérieux, maman, t’es bonne à rien.

Je sens la colère monter, mais Élodie intervient.

— Clara, tu parles autrement à ta mère. Elle fait tout ce qu’elle peut. Tu crois que c’est facile, ce qu’on vit ?

Clara lève les yeux au ciel, mais je vois une larme briller. Elle claque la porte de sa chambre. Lucas descend, l’air renfrogné.

— J’ai faim.

— Il y a des pâtes, Lucas. Tu veux que je te serve ?

Il ne répond pas, s’assied à table, commence à manger sans un mot. Élodie tente de détendre l’atmosphère.

— Tu sais, Lucas, quand ta maman et moi étions petites, on se battait pour la dernière tartine au choco. On n’avait pas de console, juste un vieux Monopoly.

Lucas esquisse un sourire, puis retourne dans sa chambre. Je me sens impuissante. Comment leur parler ? Comment leur dire que moi aussi, j’ai mal ?

La nuit, je dors mal. Je repense à Vincent, à nos vacances à la côte, à nos disputes pour des bêtises. Je me demande si j’aurais pu faire autrement. Si j’ai raté quelque chose. Le matin, je me lève, les yeux gonflés, et je trouve Élodie dans la cuisine, en train de préparer des crêpes.

— On va faire un petit-déjeuner en famille. Tu vas voir, ça va leur faire du bien.

Clara descend, surprise par l’odeur. Lucas suit, attiré par la promesse du sucre. On s’assied tous ensemble, pour la première fois depuis des semaines. Élodie raconte des histoires, fait rire les enfants. Je sens un peu de chaleur revenir dans la maison.

Après le repas, Élodie me prend à part.

— Tu dois leur parler, Nadège. Leur dire ce que tu ressens. Ils ont besoin de comprendre que tu n’es pas une machine.

Je prends mon courage à deux mains. Le soir, je les rassemble dans le salon.

— Je sais que c’est difficile pour vous. Pour moi aussi. Je ne suis pas parfaite, je fais des erreurs. Mais je vous aime, plus que tout. J’ai besoin de vous. On doit s’entraider, pas se déchirer.

Clara détourne les yeux, mais je vois qu’elle écoute. Lucas s’approche, me serre la main. Je sens les larmes monter, mais cette fois, ce sont des larmes d’espoir.

Les jours passent. Élodie m’aide à remettre de l’ordre dans la maison, à trier les affaires de Vincent. On rit, on pleure, on se dispute aussi. Les enfants commencent à parler, un peu. Clara me demande de l’aide pour ses devoirs. Lucas me propose une partie de cartes. Ce n’est pas parfait, mais c’est un début.

Un soir, alors qu’Élodie s’apprête à repartir à Namur, elle me prend dans ses bras.

— Tu vas y arriver, Nadège. Tu es plus forte que tu ne le crois.

Je la regarde partir, le cœur serré mais un peu plus léger. Je sais que le chemin sera long, que rien ne sera plus jamais comme avant. Mais je ne suis plus seule. J’ai mes enfants, j’ai ma sœur, j’ai moi.

Parfois, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans laisser une partie de soi derrière ? Est-ce que mes enfants me pardonneront un jour d’avoir été faible ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?