Un vieil ami
— Tu comptes rester enfermé ici toute la journée, Paul ?
La voix de ma mère résonnait encore dans ma tête, même si elle était morte depuis trois ans. Je me suis assis sur le vieux canapé, les ressorts grinçant sous mon poids, et j’ai regardé autour de moi. Cette petite pièce, à peine dix-huit mètres carrés, était devenue mon refuge. Les meubles en formica, la tapisserie jaunie, le tapis mural aux motifs géométriques, tout me rappelait l’appartement de mon enfance à Seraing. Même le vieux frigo Polar ronronnait dans le coin, comme un chat fatigué.
Je me suis levé pour allumer la radio suspendue au mur. Un crépitement, puis la voix grave de l’animateur de la RTBF. J’ai fermé les yeux, laissant la chaleur familière de la voix remplir la pièce. C’était comme si le temps s’était arrêté, comme si rien n’avait changé depuis les années 80. Mais tout avait changé. J’avais changé.
Un coup sec à la porte m’a tiré de mes pensées. J’ai sursauté, le cœur battant. Qui pouvait bien venir me voir ? Je n’attendais personne. J’ai hésité, puis j’ai ouvert. Sur le palier, François. Mon vieux pote du lycée, celui avec qui j’avais tout partagé, les bières à la guinguette du parc d’Avroy, les virées à la Foire de Liège, les confidences sur les bancs du quai de la Batte. Mais aussi les disputes, les trahisons, les silences lourds.
— Salut, vieux, il a dit, un sourire gêné sur les lèvres. Je passais dans le coin…
Je l’ai laissé entrer, sans un mot. Il a jeté un coup d’œil autour de lui, l’air surpris.
— T’as pas changé, hein. Toujours les mêmes vieilleries. On dirait l’appart de ta mère.
J’ai senti la colère monter. Pourquoi fallait-il toujours qu’il parle d’elle ? Il savait ce que ça me faisait. Mais François n’a jamais su se taire. Il s’est assis sans attendre mon invitation, a sorti une canette de Jupiler de sa poche et l’a ouverte d’un geste sec.
— Tu sais, Paul, j’ai repensé à cette nuit-là, il y a vingt ans. Tu te souviens ?
Bien sûr que je m’en souvenais. Comment oublier ? La nuit où tout avait basculé. La nuit où mon père était parti, sans un mot, nous laissant seuls, ma mère et moi. François était là. Il avait vu mon père s’effondrer, ivre mort, sur le trottoir. Il avait vu ma mère pleurer, crier, supplier. Et il était resté, silencieux, témoin impuissant de notre naufrage.
— Pourquoi t’es revenu, François ?
Il a haussé les épaules, bu une gorgée de bière.
— J’ai appris pour ta mère. Je suis désolé, tu sais. J’aurais dû venir plus tôt. Mais…
Il s’est arrêté, cherchant ses mots. J’ai senti une boule se former dans ma gorge. J’aurais voulu le chasser, lui hurler de partir, de me laisser tranquille avec mes souvenirs. Mais au fond, j’étais content qu’il soit là. J’avais besoin de parler, de vider mon sac.
— Tu sais ce que c’est, François ? De vivre avec le fantôme de quelqu’un ?
Il m’a regardé, les yeux brillants.
— Oui, je crois. Mon père aussi est parti. Mais moi, je l’ai revu. Il a refait sa vie à Namur. Il a une autre famille, d’autres enfants. Je suis allé le voir, une fois. Il m’a à peine reconnu.
Un silence lourd est tombé. La radio grésillait, diffusant une vieille chanson de Jacques Brel. J’ai senti les larmes monter. J’ai pensé à ma mère, à ses mains usées, à sa voix douce quand elle me berçait. J’ai pensé à mon père, à son rire, à ses colères, à son absence.
— Tu sais, François, j’ai jamais compris pourquoi il est parti. J’ai cherché des réponses partout. Dans les lettres qu’il a laissées, dans les photos, dans les silences de ma mère. Mais rien. Juste un vide.
François a posé sa main sur mon épaule.
— On n’aura jamais toutes les réponses, Paul. Parfois, il faut juste accepter. Avancer.
J’ai secoué la tête.
— Facile à dire. Toi, t’as une femme, des gosses. Moi, j’ai rien. Juste cette piaule et des souvenirs qui me bouffent.
Il a souri tristement.
— Tu crois que c’est plus facile pour moi ? Ma femme veut divorcer. Mes gosses me parlent à peine. On est tous paumés, Paul. Tous.
J’ai senti la colère retomber, remplacée par une étrange solidarité. On était deux naufragés, perdus dans la même tempête. Deux enfants blessés, incapables de grandir.
— Tu te souviens de la vieille Simone, la voisine ?
François a éclaté de rire.
— Celle qui criait sur les gamins qui jouaient au foot dans la cour ? Elle est toujours vivante ?
— Oui. Elle m’apporte parfois de la soupe. Elle dit que je ressemble à mon père. Ça me fait mal, tu sais. J’ai peur de finir comme lui. Seul, aigri, oublié de tous.
François a soupiré.
— On n’est pas obligés de répéter les erreurs de nos parents. On peut choisir autre chose.
J’ai regardé autour de moi. Les meubles, le tapis, le vieux frigo. Tout me ramenait à eux, à leur histoire, à leur douleur. Et si je partais ? Si je quittais tout ça ?
— Tu crois qu’on peut vraiment changer ?
François a haussé les épaules.
— On peut essayer. On peut commencer par une bière, non ?
J’ai souri pour la première fois depuis des semaines. Peut-être qu’il avait raison. Peut-être qu’il était temps d’ouvrir la porte, de laisser entrer un peu de lumière.
On a parlé toute la nuit. De nos rêves, de nos peurs, de nos regrets. On a ri, on a pleuré. On s’est souvenu des bons moments, des mauvais aussi. Et pour la première fois depuis longtemps, je me suis senti vivant.
Au petit matin, François est parti. Il m’a serré dans ses bras, fort, comme pour me dire que tout n’était pas perdu. J’ai refermé la porte derrière lui, le cœur plus léger.
Je me suis assis sur le canapé, j’ai allumé la radio. La voix de Brel résonnait encore : « Ne me quitte pas… »
Je me suis demandé : est-ce qu’on peut vraiment tourner la page ? Ou est-ce que le passé finit toujours par nous rattraper ?
Et vous, qu’est-ce que vous feriez à ma place ?