Dix ans de silence

— Tu comptes rester là à me regarder comme ça toute la soirée, Benoît ?

La voix de mon père, sèche, résonne dans le salon. Je serre la poignée de la porte, hésitant à avancer. Dix ans que je n’ai pas mis les pieds ici. Dix ans que je n’ai pas entendu cette voix autrement que dans mes cauchemars. Je sens mon cœur cogner dans ma poitrine, la gorge nouée par tout ce que je n’ai jamais dit.

— Je ne savais pas si je devais venir, papa. Après tout ce temps…

Il détourne les yeux, fixant la télévision éteinte. La lumière blafarde du lampadaire de la rue découpe son visage fatigué, creusé par les années et les regrets. Je reconnais à peine l’homme qui m’a élevé, celui qui, autrefois, me portait sur ses épaules lors des kermesses de quartier.

— Tu n’as pas répondu à mes lettres, Benoît. Pas une seule fois. Même pas pour l’enterrement de ta mère.

Sa voix tremble, mais il refuse de me regarder. Je sens la colère monter en moi, mêlée à la honte. Je me revois, adolescent, claquant la porte après notre dernière dispute, jurant de ne jamais revenir. Je me souviens de la gifle, du silence glacial qui a suivi, de la pluie battante sur les pavés de la rue du Moulin.

— J’étais en colère, papa. J’avais l’impression que tu m’avais abandonné, que tu avais choisi ton boulot à la sidérurgie plutôt que ta famille. Tu rentrais tard, tu criais, tu buvais…

Il se lève brusquement, la chaise grince sur le vieux carrelage. Il s’approche de la fenêtre, dos à moi. Je vois ses épaules s’affaisser, comme si le poids de toutes ces années lui tombait dessus d’un coup.

— Tu crois que c’était facile ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?

Sa voix se brise. Je n’ai jamais vu mon père pleurer. Pas même le jour où maman est morte. Il a tout gardé pour lui, comme un secret honteux.

— Je voulais juste… Je voulais que tu sois fier de moi, murmuré-je. Mais j’avais l’impression de n’être jamais assez bien.

Il se retourne enfin. Ses yeux sont rouges, humides. Il s’approche, hésite, puis pose une main tremblante sur mon épaule.

— Je suis désolé, fiston. J’ai fait ce que j’ai pu. Mais après l’accident à l’usine, j’ai perdu pied. Ta mère… elle voulait partir, tu sais ? Elle voulait qu’on quitte Seraing, qu’on recommence ailleurs. Mais j’avais peur. Peur de tout perdre.

Un silence lourd s’installe. Je sens les larmes me monter aux yeux. Je repense à tous ces dimanches où j’attendais qu’il rentre, à ces anniversaires oubliés, à ces Noëls où il dormait sur le canapé, une bouteille vide à la main.

— Pourquoi tu ne m’as jamais parlé de tout ça ? Pourquoi tu as tout gardé pour toi ?

Il hausse les épaules, impuissant.

— Chez nous, on ne parle pas de ses faiblesses. Mon père était pareil. On serre les dents, on avance. Mais regarde où ça nous a menés…

Je m’assieds sur le vieux fauteuil, celui où maman tricotait en regardant « Questions pour un champion » à la RTBF. Je ferme les yeux, laisse couler mes larmes. Dix ans de silence, dix ans de colère, tout s’effondre ce soir.

— Tu sais, papa, j’ai eu un fils. Il s’appelle Louis. Il a six ans. Il me demande souvent pourquoi il n’a pas de grand-père.

Il sursaute, surpris. Un sourire timide éclaire son visage fatigué.

— Un petit-fils ? Tu ne me l’avais jamais dit…

— J’avais peur que tu refuses de le voir. Que tu refuses de me voir, tout simplement.

Il s’assied à côté de moi. Pour la première fois depuis des années, je sens sa chaleur, sa présence. Il me prend la main, maladroitement.

— Je veux le rencontrer, Benoît. Je veux essayer d’être un meilleur grand-père que je n’ai été père. Si tu me laisses une chance…

Je hoche la tête, incapable de parler. Les mots restent coincés dans ma gorge. Je pense à Louis, à ses yeux curieux, à ses questions incessantes. Peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peut-être qu’on peut encore réparer quelque chose.

La pluie redouble dehors. Les gouttes tambourinent contre les vitres, comme pour effacer le passé. Je me lève, regarde mon père, et pour la première fois, je lui souris.

— On pourrait aller voir Louis ce week-end. Il adore les trains, tu sais. On pourrait l’emmener à la gare de Liège-Guillemins.

Il éclate d’un rire nerveux, essuie ses yeux du revers de la main.

— J’ai toujours rêvé d’y aller avec toi, quand tu étais petit. Mais je n’ai jamais osé te le proposer…

Je sens un poids s’alléger en moi. Dix ans de silence, et tout à coup, la vie reprend. Je repense à maman, à tout ce qu’elle aurait voulu pour nous. Je me demande si elle nous regarde, quelque part, fière de voir qu’on essaie, malgré tout, de recoller les morceaux.

— Tu crois qu’on peut vraiment tout recommencer, papa ? Tu crois qu’on peut réparer ce qui a été brisé ?

Je laisse ces questions flotter dans la pièce, espérant que quelqu’un, quelque part, saura y répondre. Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?