Des patates, encore…

— Encore des patates avec des œufs, maman ? J’en peux plus de cette misère !

Ma voix a claqué comme un fouet dans la petite cuisine jaune défraîchie. Ma mère a sursauté, la cuillère lui a échappé des mains et a rebondi sur le carrelage. Elle a baissé les yeux, honteuse, ses doigts tremblant autour du vieux torchon élimé. Je me suis senti coupable aussitôt, mais la colère était plus forte que tout.

— C’est tout ce qu’on a, mon fils…

Sa voix était à peine un souffle. Je savais qu’elle avait passé la journée à l’usine, debout, à emballer des boîtes pour un salaire de misère. Mais moi, à seize ans, je ne voyais que le vide du frigo et la lassitude dans nos assiettes. J’ai posé mon assiette trop fort sur la table ; les pommes de terre ont roulé sur le sol, s’écrasant dans la poussière.

— T’es contente ? Même ça, on n’arrive pas à le garder !

Mon petit frère, Thomas, s’est mis à pleurer doucement. Il avait huit ans, il ne comprenait pas tout, mais il sentait la tension. Ma mère s’est penchée pour ramasser les morceaux, les mains sales de fatigue. Je l’ai regardée faire, incapable de bouger.

Dans notre quartier de Marchienne-au-Pont, tout le monde connaissait la galère. Les usines fermaient les unes après les autres. Mon père était parti deux ans plus tôt, « chercher du travail à Liège », avait-il dit. On ne l’a plus jamais revu. Depuis, maman se battait seule.

Le lendemain matin, je suis parti au lycée sans un mot. J’ai croisé mon pote Mehdi devant l’arrêt de bus.

— T’as une sale tête, Nico. Encore la guerre à la maison ?

J’ai haussé les épaules.

— Laisse tomber… Toujours pareil. On bouffe des patates tous les jours. J’en peux plus.

Mehdi a souri tristement.

— Chez nous aussi c’est galère. Mais bon… On fait avec.

En classe, je n’arrivais pas à me concentrer. Les maths, la géo… À quoi ça servait ? Je pensais à ma mère, à Thomas qui devait aller à l’école avec des chaussures trouées. À midi, j’ai refusé de manger à la cantine : trop honte de sortir mon vieux sandwich au fromage fondu.

Après les cours, j’ai traîné en ville avec Mehdi et Julie. Julie venait d’une famille où il y avait toujours du gâteau pour le goûter et des vacances à la mer du Nord. Elle ne comprenait pas vraiment ce que c’était que de compter chaque centime.

— Tu viens samedi chez moi ? On fait une soirée pizza !

J’ai menti :

— Je peux pas… Ma mère veut que je garde mon frère.

En réalité, j’avais juste peur qu’on voie mes fringues usées ou qu’on me demande pourquoi je ne ramène jamais rien aux fêtes.

Le soir, en rentrant, j’ai trouvé ma mère assise dans le noir. Elle pleurait en silence. J’ai eu honte de ma colère de la veille.

— Maman…

Elle a sursauté.

— Excuse-moi pour hier…

Elle a essuyé ses larmes d’un revers de main.

— Ce n’est pas ta faute, Nico. Je fais ce que je peux…

J’ai voulu lui dire que je comprenais, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. J’ai juste posé ma main sur son épaule.

Les semaines ont passé. La situation ne s’améliorait pas. Un soir, j’ai surpris une conversation entre ma mère et ma tante Sabine au téléphone :

— Je ne sais plus comment faire… Les factures s’accumulent… J’ai peur qu’on nous coupe l’électricité…

J’ai senti la panique monter en moi. J’ai commencé à sécher les cours pour chercher du boulot. Mais qui veut d’un gamin sans expérience ?

Un jour, Mehdi m’a proposé un « plan » :

— Y a un gars qui cherche des jeunes pour livrer des colis… C’est bien payé.

J’ai compris tout de suite que ce n’était pas très légal. Mais j’étais désespéré.

La première fois que j’ai livré un paquet dans une ruelle sombre près de la gare de Charleroi-Sud, j’ai eu peur comme jamais. Mais l’argent était là : deux billets de cinquante euros pour une heure de boulot.

J’ai commencé à ramener un peu d’argent à la maison. Ma mère a posé des questions :

— D’où ça vient ?

J’ai menti :

— Je fais des petits boulots après l’école.

Elle n’a pas insisté, soulagée de pouvoir payer le gaz et acheter un peu de viande pour Thomas.

Mais plus je m’enfonçais dans ce trafic, plus je me sentais sale. Un soir, alors que je rentrais tard, j’ai croisé Julie qui promenait son chien.

— Tu vas où comme ça ?

J’ai bafouillé une excuse bidon. Elle m’a regardé droit dans les yeux :

— Nico… Tu fais des conneries ?

J’ai détourné le regard.

Quelques jours plus tard, la police est venue frapper à notre porte. Quelqu’un m’avait dénoncé. Ma mère a failli s’évanouir en apprenant ce que je faisais vraiment.

Au commissariat, elle m’a pris dans ses bras en pleurant :

— Pourquoi tu m’as fait ça ? On aurait pu s’en sortir autrement…

Je n’avais pas de réponse. J’étais brisé par la honte et la peur d’avoir tout gâché.

Après ça, j’ai dû faire des travaux d’intérêt général et suivre un suivi avec une assistante sociale. Julie est venue me voir un jour au parc.

— Tu sais… On n’est pas responsables de la misère dans laquelle on naît. Mais on peut choisir ce qu’on en fait.

Ses mots m’ont marqué au fer rouge.

Petit à petit, j’ai repris pied. J’ai trouvé un vrai petit boulot dans une librairie du centre-ville grâce à l’aide d’un prof qui croyait en moi. Ce n’était pas grand-chose mais c’était honnête.

Aujourd’hui, j’ai vingt-cinq ans et je travaille comme éducateur dans une maison de jeunes à Charleroi. J’aide des gamins qui vivent ce que j’ai vécu : la honte, la colère, la peur du lendemain.

Parfois je repense à cette soirée où j’ai crié sur ma mère pour un plat de patates et d’œufs. Je donnerais tout pour remonter le temps et lui dire merci au lieu de lui faire du mal.

Est-ce qu’on peut vraiment se libérer du passé ? Ou bien traîne-t-on toujours avec soi le poids des jours difficiles ? Qu’en pensez-vous ?