Le bonheur à portée de main
— Tu vas encore partir, Aurore ? Tu vas encore me laisser tout seul avec maman ?
La voix de mon frère, Simon, résonne dans le couloir, rauque, pleine de reproches. Je serre la poignée de la porte d’entrée, mon sac à l’épaule, le cœur battant trop fort. J’ai envie de hurler, de lui dire que ce n’est pas ma faute si papa est parti, que ce n’est pas à moi de tout porter. Mais je ravale mes mots, comme toujours.
— Simon, je reviens dans une heure. J’ai besoin d’air, c’est tout.
Il claque la porte de sa chambre, et je l’entends balancer quelque chose contre le mur. Maman, dans le salon, ne dit rien. Elle regarde la télé, les yeux vides, absente depuis des mois, depuis que papa a disparu sans un mot, sans un adieu.
Je descends les escaliers de notre immeuble gris, le cœur lourd. Dehors, la pluie de novembre colle à la peau, et les lampadaires projettent des ombres tristes sur les pavés de la rue Saint-Gilles. Je marche vite, sans but, juste pour fuir l’appartement, les cris, le silence, la douleur.
Mon téléphone vibre. Un message de Thomas : « On se voit au café ? J’ai besoin de te parler. »
Je soupire. Thomas, mon compagnon depuis trois ans, celui qui m’a promis la lune mais qui, ces derniers temps, s’éloigne, devient froid, distant. J’hésite, puis je réponds : « J’arrive. »
Le café « Le Voltaire » est presque vide. Thomas m’attend, assis près de la fenêtre, les mains crispées autour d’une tasse de café. Je m’assieds en face de lui, sans un mot.
— Aurore, il faut qu’on parle.
Je sens la panique monter. Je connais ce ton, cette gravité.
— Je t’écoute, Thomas.
Il détourne les yeux, regarde la pluie qui ruisselle sur la vitre.
— Je… Je crois que je ne suis plus heureux. Je crois que j’ai besoin de temps, de réfléchir.
Je reste figée. Les mots me frappent comme une gifle.
— Tu veux qu’on se sépare ?
Il ne répond pas tout de suite.
— Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage.
— Tu ne sais plus ? Après tout ce qu’on a traversé ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ?
Les clients se retournent. Je sens les larmes monter, mais je refuse de pleurer devant lui. Je sors du café, la pluie me gifle le visage. Je marche sans voir, sans entendre, juste ce vide immense en moi.
Je rentre à l’appartement, trempée, glacée. Simon est assis dans la cuisine, une bière à la main.
— T’as l’air d’une noyée, dit-il sans lever les yeux.
— Laisse-moi tranquille, Simon.
Il hausse les épaules.
— T’es pas la seule à souffrir, tu sais.
Je m’effondre sur une chaise, la tête dans les mains.
— Je sais. Mais j’en peux plus.
Il me regarde enfin, ses yeux bleus pleins de colère et de tristesse.
— T’as jamais rien compris, Aurore. T’as toujours voulu fuir.
Je relève la tête, furieuse.
— Et toi, tu fais quoi ? Tu restes là à boire, à râler, à rien faire !
Il se lève d’un bond, la chaise tombe.
— Tu crois que c’est facile ? Tu crois que j’ai pas envie de partir, moi aussi ? Mais y a maman, y a l’appart, y a tout ça !
Je me lève à mon tour, le cœur battant.
— On est deux, Simon. On est deux à porter tout ça.
Il me regarde, et soudain, il éclate en sanglots. Je m’approche, je le prends dans mes bras. On reste là, deux enfants perdus, dans cette cuisine trop petite, avec la pluie qui frappe les vitres.
Plus tard, dans ma chambre, je regarde la photo de papa. Son sourire, ses yeux rieurs. Où est-il ? Pourquoi est-il parti ?
Je repense à cette nuit, il y a six mois. Les cris, la porte qui claque, le silence. Maman qui s’effondre, Simon qui hurle, moi qui ne comprends rien. Depuis, plus de nouvelles. La police a cherché, les voisins ont parlé, mais rien. Disparu.
Je me demande si je dois continuer à espérer, à croire qu’il va revenir. Ou si je dois accepter qu’il nous a abandonnés.
Le lendemain matin, je me lève tôt. Je prépare le café, je réveille Simon pour qu’il aille à son stage à la SNCB. Maman ne bouge pas, elle dort encore, ou fait semblant.
Je pars travailler à la librairie du centre. Les clients défilent, les livres s’empilent, mais mon esprit est ailleurs. Thomas ne donne pas de nouvelles. Je me demande s’il pense à moi, s’il regrette.
À midi, une femme entre, la cinquantaine, élégante, un accent bruxellois.
— Bonjour, mademoiselle. Je cherche un livre sur le deuil.
Je la regarde, surprise.
— Un deuil particulier ?
Elle sourit tristement.
— Mon fils. Il est parti, il y a deux ans. Sans un mot.
Je sens mon cœur se serrer.
— Je comprends, dis-je doucement.
Je lui tends un livre, elle me remercie, les larmes aux yeux.
Quand elle part, je m’effondre derrière le comptoir. Pourquoi tant de gens disparaissent-ils sans laisser de traces ? Pourquoi le silence fait-il si mal ?
Le soir, je rentre, épuisée. Simon n’est pas là. Maman non plus. Je panique. J’appelle Simon, il ne répond pas. J’appelle maman, sa messagerie.
Je sors dans la rue, affolée. Je croise Madame Dupuis, la voisine.
— Vous cherchez votre maman ? Je l’ai vue partir avec un homme, tout à l’heure.
— Quel homme ?
— Je ne sais pas… Un grand, brun, la cinquantaine.
Mon cœur s’arrête. Papa ?
Je cours vers la gare, là où il travaillait avant. Je scrute les visages, je cherche. Rien.
Je rentre, Simon est là, furieux.
— Où t’étais ?
— C’est moi qui devrais te demander ça ! Maman a disparu !
On s’engueule, on crie, la peur nous dévore.
À minuit, la porte s’ouvre. Maman entre, les yeux brillants, un sourire étrange.
— Où t’étais ? crie Simon.
Elle s’assied, calme.
— J’ai vu ton père.
Le silence tombe, lourd, glacial.
— Il va bien. Il a refait sa vie, à Namur. Il ne reviendra pas.
Je sens tout s’effondrer. Simon hurle, il frappe la table.
— Il nous a abandonnés !
Maman pleure, moi aussi.
Les jours passent. Simon s’enferme dans le silence. Maman ne parle plus. Je me sens seule, perdue.
Un soir, Thomas m’appelle.
— Je suis désolé, Aurore. J’ai été lâche. Je t’aime encore.
Je ne sais pas quoi répondre. Je suis fatiguée de tout, de l’amour, de la famille, des secrets.
Je marche dans Liège, la nuit, les rues vides. Je pense à papa, à Simon, à maman, à Thomas.
Le bonheur, est-ce qu’il existe vraiment ? Ou est-ce juste une illusion, un rêve qu’on poursuit sans jamais l’atteindre ?
Est-ce que je dois pardonner, avancer, ou tout laisser derrière moi ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?