Avant le mariage, il me portait sur un piédestal. Après, il m’a oubliée.

« Aline, tu pourrais au moins faire un effort pour sourire quand je rentre. »

La voix de Thomas résonne dans le hall, sèche, presque étrangère. Je serre la poignée de la casserole, le cœur battant trop vite. Il ne me regarde même pas. Il pose sa mallette sur la chaise, défait sa cravate d’un geste las. Je me demande, pas pour la première fois, où est passé l’homme qui me murmurait des mots doux sur la Grand-Place de Namur, celui qui m’appelait trois fois par jour juste pour savoir si j’avais bien mangé.

Avant le mariage, Thomas était tout ce dont j’avais rêvé. Il m’envoyait des messages à toute heure : « Tu as bien dormi, mon amour ? », « N’oublie pas ton écharpe, il fait froid aujourd’hui à Liège ! », « Je pense à toi. » Il me surprenait avec des gaufres chaudes après mes longues journées à l’hôpital où je travaillais comme infirmière. Il connaissait mes chansons préférées, me portait sur ses épaules lors des concerts d’été à Dour, riait de mes blagues les plus nulles.

Mais tout ça… c’était avant.

Le soir de notre mariage à la mairie de Namur, ma mère, Françoise, m’a prise à part : « Tu sais, ma fille, la vie à deux n’est pas un conte de fées. Mais si tu as trouvé ton prince, accroche-toi. » J’ai ri. J’étais persuadée que Thomas était ce prince. Je n’ai pas vu les regards inquiets de mon père, Luc, ni les sourcils froncés de ma sœur Marie.

Les premiers mois ont été doux. On s’est installés dans un petit appartement à Jambes, près de la Meuse. On décorait ensemble, on riait des galères d’assemblage Ikea. Mais peu à peu, Thomas a changé. Les messages se sont espacés. Les gestes tendres sont devenus rares. Il rentrait tard du boulot à la banque, fatigué, irritable.

Un soir d’hiver, alors que la pluie tambourinait contre les vitres et que j’avais préparé son plat préféré – des boulets à la liégeoise – il a soupiré : « Encore ça ? Tu pourrais varier un peu… » J’ai senti mes yeux piquer. J’ai voulu lui parler :

— Thomas… Tu te souviens quand on allait au marché du dimanche ? Quand on riait pour rien ?

Il a haussé les épaules :

— On n’a plus vingt ans, Aline. Faut redescendre sur terre.

Redescendre sur terre… Je n’avais jamais été aussi seule.

Les semaines ont passé. Je me suis réfugiée dans le travail. Les collègues me demandaient si tout allait bien. Je mentais : « Oui oui, juste un peu fatiguée… » Mais le soir, en rentrant dans notre appartement silencieux, je sentais le vide m’engloutir.

Un samedi matin, alors que je faisais les courses chez Delhaize, j’ai croisé Marie. Elle m’a prise dans ses bras :

— Tu n’as pas l’air bien…

J’ai craqué. Les larmes ont coulé sans prévenir.

— Il ne me regarde plus… Je ne sais plus quoi faire…

Marie a serré ma main :

— Tu dois lui parler. Ou alors penser à toi pour une fois.

Mais comment parler à quelqu’un qui ne vous écoute plus ?

À la maison, Thomas était absorbé par son téléphone ou la télé. Un soir, j’ai tenté :

— Thomas… Est-ce qu’on pourrait passer une soirée rien que tous les deux ? Aller au cinéma comme avant ?

Il a soupiré :

— Franchement Aline, j’ai pas la tête à ça. J’ai eu une journée pourrie au boulot.

J’ai voulu crier : « Et moi alors ? Tu crois que c’est facile tous les jours à l’hôpital ? » Mais je me suis tue. J’avais peur de le perdre encore plus.

Les disputes sont devenues plus fréquentes. Pour des broutilles : une chaussette qui traîne, une facture oubliée. Un soir, il a claqué la porte si fort que le cadre de notre photo de mariage est tombé au sol.

Je me suis penchée pour ramasser les morceaux de verre. Mon reflet déformé dans le cadre brisé m’a fait peur.

J’ai commencé à douter de moi. Peut-être que je n’étais pas assez jolie ? Pas assez intéressante ? Peut-être qu’il regrettait de m’avoir épousée ?

Un dimanche pluvieux – encore un – j’ai décidé d’aller voir mes parents à Gembloux. Ma mère m’a accueillie avec son éternel café et ses tartines au fromage blanc.

— Tu sais Aline… ton père et moi on s’inquiète pour toi.

Je n’ai rien répondu. Mon père a posé sa main sur la mienne :

— On t’aime tu sais. Tu n’es pas obligée de rester si tu es malheureuse.

Mais quitter Thomas ? J’en étais incapable.

Un soir d’avril, alors que je rentrais plus tôt que prévu – une patiente avait annulé – j’ai trouvé Thomas au téléphone dans le salon.

— Oui… Non t’inquiète… Elle ne rentre pas avant 20h…

Mon cœur s’est arrêté. Il a sursauté en me voyant.

— C’était qui ? ai-je demandé d’une voix blanche.

Il a détourné les yeux :

— Un collègue du boulot.

Mais je savais qu’il mentait.

Cette nuit-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps sous la couette en écoutant la pluie battre contre les carreaux.

Les jours suivants ont été un supplice. Je scrutais chaque geste de Thomas, chaque sourire forcé. J’ai fouillé dans ses poches – moi qui avais toujours détesté ça – et trouvé un ticket de cinéma pour deux personnes daté d’un soir où il m’avait dit être en réunion tardive.

J’ai confronté Thomas un samedi matin alors qu’il se rasait devant le miroir embué :

— Tu me trompes ?

Il a posé son rasoir, s’est regardé dans la glace sans oser croiser mon regard.

— Aline… Je sais plus où j’en suis.

J’ai senti mon monde s’écrouler.

Les semaines suivantes ont été floues. Je vivais comme un fantôme dans notre appartement devenu trop grand pour moi seule. Je faisais semblant devant les collègues et la famille. Mais Marie a compris tout de suite :

— Tu ne peux pas continuer comme ça…

Un soir, alors que je rentrais du travail sous une pluie battante – encore elle – j’ai trouvé Thomas assis dans le salon, les yeux rouges.

— Aline… Je crois qu’on devrait faire une pause.

J’ai hoché la tête sans rien dire. J’étais vidée.

J’ai passé quelques nuits chez mes parents à Gembloux. Ma mère m’a bordée comme quand j’étais petite. Mon père m’a emmenée marcher dans les champs boueux autour du village.

Petit à petit, j’ai repris goût aux choses simples : un café partagé avec Marie sur la terrasse d’un bistrot à Namur ; une balade en vélo le long de la Meuse ; un livre dévoré sous une couverture chaude.

Thomas et moi avons fini par nous séparer officiellement quelques mois plus tard. La procédure a été longue et douloureuse – entre avocats et paperasse – mais au fond de moi je savais que c’était nécessaire.

Aujourd’hui encore, parfois le soir quand je regarde les lumières de Namur se refléter sur l’eau noire du fleuve, je repense à tout ce que j’ai perdu… et à tout ce que j’ai retrouvé aussi : moi-même.

Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui ne nous voit plus ? Est-ce qu’on doit s’accrocher à un rêve ou apprendre à se réveiller ? Qu’en pensez-vous ?