Le rêve dérobé
— Maman, c’est notre dernière chance d’avoir un enfant — la FIV. Christophe et moi, on a pris la décision. Ne tente pas de m’en dissuader, s’il te plaît.
La voix de Kinga tremblait, mais elle essayait de garder la tête haute. Je la regardais, assise en face de moi dans la cuisine, ses mains serrées autour de sa tasse de café. Le soleil de mars filtrait à travers la fenêtre, dessinant des ombres sur la table en formica. Je sentais mon cœur battre à tout rompre, comme si on venait de m’annoncer une catastrophe.
— La FIV ? Donc, je vais avoir un petit-enfant… « de laboratoire » ?
Les mots m’avaient échappé, acides, avant même que je puisse les retenir. Kinga a blêmi, ses yeux noisette se sont embués. J’ai voulu rattraper ma phrase, mais c’était trop tard. Le silence s’est abattu, lourd, pesant, seulement brisé par le tic-tac de l’horloge héritée de ma mère.
— Tu ne comprends pas, maman. On a tout essayé. Les traitements, les prières, les tisanes de tante Lucienne… Rien n’a marché. Je ne peux plus attendre, je ne peux plus supporter les regards de pitié, les questions à la boulangerie : « Alors, c’est pour quand ? »
Je me suis levée brusquement, faisant grincer la chaise sur le carrelage. J’ai ouvert la fenêtre, espérant que l’air frais de Namur me donnerait la force de répondre. Mais j’étais perdue. Dans ma famille, on n’a jamais parlé de ces choses-là. Les enfants, ça venait ou pas, c’était la volonté du Bon Dieu. Ma propre mère, Germaine, aurait fait un signe de croix et marmonné : « Faut pas jouer avec la nature, Marie. »
Mais Kinga n’était pas Germaine, et moi non plus. J’ai refermé la fenêtre, inspiré profondément, et je me suis assise à côté d’elle. J’ai pris sa main, glacée.
— Tu es sûre de toi ? Tu sais que ce n’est pas facile, ni pour le corps, ni pour le cœur…
Elle a hoché la tête, les larmes roulant sur ses joues. J’ai senti mon cœur se fissurer. Je me suis revue, il y a trente ans, enceinte de Kinga, seule dans notre petit appartement de Jambes, après que son père, Benoît, nous ait quittées. J’avais eu peur, moi aussi. Peur de ne pas être à la hauteur, peur du regard des autres, peur de l’avenir.
— Christophe est d’accord ?
— Oui, il m’a dit qu’il m’aimait, peu importe ce qu’il arriverait. Mais il veut essayer, lui aussi. Il veut qu’on soit une famille.
J’ai soupiré. Christophe, ce garçon de Liège, si doux, si patient. Je savais qu’il ferait tout pour Kinga. Mais la FIV… Je n’y connaissais rien. J’ai pensé à la voisine, Madame Dupuis, qui avait raconté à la messe que sa nièce avait eu des jumeaux « par la science ». Tout le village en avait parlé pendant des semaines.
— Tu sais, les gens… Ils ne sont pas tendres, ici. Tu es prête à affronter leurs jugements ?
Kinga a essuyé ses larmes, le regard déterminé.
— Je m’en fiche, maman. Je veux juste être heureuse. Je veux donner de l’amour à un enfant, même s’il vient « d’une éprouvette ».
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai repensé à toutes les fois où j’avais jugé, moi aussi, sans comprendre. À la boulangerie, quand on chuchotait sur la fille de l’épicier qui vivait « en concubinage ». À la fête du village, quand on avait ri de la cousine qui avait adopté un petit Congolais. Et maintenant, c’était à mon tour d’être jugée, à travers ma fille.
Le soir, j’ai appelé ma sœur, Anne. Elle vit à Charleroi, et elle a toujours été plus ouverte que moi.
— Marie, tu dois la soutenir. Tu te souviens de ce que ça fait, d’être seule avec ses choix ?
J’ai pleuré, longtemps, en silence. J’ai pensé à Benoît, à sa lâcheté, à ma solitude. J’ai pensé à Kinga, à sa force. Et j’ai compris que je ne voulais pas qu’elle vive ce que j’avais vécu.
Le lendemain, j’ai proposé à Kinga de l’accompagner à la clinique de Mont-Godinne. La salle d’attente était froide, impersonnelle. Des couples se tenaient la main, certains riaient nerveusement, d’autres fixaient le sol. Une infirmière, au sourire fatigué, nous a appelées.
— Madame Delvaux ?
Kinga s’est levée, tremblante. Je lui ai serré la main. Dans le cabinet, le médecin, le docteur Lefèvre, a expliqué la procédure. Les piqûres, les hormones, les rendez-vous. J’ai vu Kinga pâlir, mais elle n’a pas bronché.
— Vous avez des questions ?
J’ai voulu demander : « Est-ce que l’enfant sera normal ? Est-ce qu’il m’aimera ? » Mais je me suis tue. J’ai vu dans les yeux de Kinga qu’elle se posait les mêmes questions.
Les semaines ont passé. Kinga a commencé les traitements. Elle était fatiguée, irritable. Christophe faisait de son mieux, mais je voyais qu’il souffrait aussi. Un soir, ils sont venus dîner. Kinga a explosé, sans prévenir.
— Tu ne comprends pas, maman ! J’ai mal partout, je dors mal, et je ne sais même pas si ça va marcher !
J’ai voulu la prendre dans mes bras, mais elle m’a repoussée. Christophe a baissé les yeux. Le repas s’est terminé dans un silence glacial. Après leur départ, j’ai pleuré, encore. J’ai repensé à toutes les fois où j’avais voulu protéger Kinga, et à toutes celles où je l’avais blessée sans le vouloir.
Un matin, Kinga m’a appelée, la voix brisée.
— Maman, c’est négatif. Ça n’a pas marché.
Je me suis sentie impuissante, inutile. Je l’ai rejointe chez elle, à Sambreville. Elle était recroquevillée sur le canapé, les yeux rouges. J’ai préparé du thé, comme le faisait ma mère. Je me suis assise à côté d’elle, et j’ai attendu. Elle a fini par parler.
— Je me sens vide, maman. Comme si j’avais tout raté.
Je lui ai caressé les cheveux, comme quand elle était petite.
— Tu n’as rien raté, ma chérie. Tu es courageuse. Tu es forte. Et je suis fière de toi.
Les mois ont passé. Kinga et Christophe ont décidé d’essayer une deuxième fois. Cette fois, j’ai été là à chaque étape. J’ai assisté aux rendez-vous, j’ai préparé des repas, j’ai écouté ses peurs. J’ai vu leur couple vaciller, puis se renforcer. J’ai vu Kinga sourire à nouveau, espérer, rêver.
Un soir de septembre, alors que les feuilles commençaient à tomber, Kinga m’a appelée, en larmes.
— Maman, c’est positif. Je suis enceinte.
J’ai éclaté de joie, j’ai pleuré, j’ai ri. J’ai remercié la vie, la science, le courage de ma fille. J’ai pensé à ma mère, à toutes les femmes de notre famille, à toutes celles qui n’avaient pas eu cette chance.
La grossesse a été difficile. Kinga a eu des nausées, des angoisses. Christophe a perdu son emploi à l’usine de Flémalle, la crise frappait fort. Ils ont eu peur de ne pas s’en sortir. J’ai aidé comme j’ai pu, financièrement, moralement. J’ai vu leur amour résister à tout.
Le jour de l’accouchement, à la clinique de Namur, j’ai attendu des heures dans le couloir, le cœur battant. Quand j’ai enfin vu Kinga, épuisée mais radieuse, tenant dans ses bras une petite fille, j’ai compris que tout ce chemin, toutes ces larmes, en valaient la peine.
— Elle s’appelle Louise, maman. Comme ton arrière-grand-mère.
J’ai pris Louise dans mes bras, j’ai senti son souffle chaud contre ma joue. J’ai pleuré, encore, mais cette fois, c’était des larmes de bonheur.
Aujourd’hui, quand je regarde Kinga et Christophe jouer avec Louise dans le jardin, je repense à tout ce que nous avons traversé. Aux jugements, aux peurs, aux doutes. Et je me demande : qu’est-ce qui fait vraiment une famille ? Le sang, la science, ou l’amour ?
Est-ce que j’ai eu raison de douter ? Est-ce que, finalement, le bonheur n’est pas toujours un peu mystérieux, un peu arraché au destin ?