Sous le ciel gris de Charleroi : la série noire de ma vie
— Tu crois vraiment que tu vas réussir, toi ? Avec tes notes en maths ?
La voix de mon père résonne encore dans la cuisine, froide comme le carrelage sous mes pieds nus. Il a cette façon de froncer les sourcils, comme s’il voulait me transpercer du regard. Ma mère, elle, essuie une assiette, le dos tourné, mais je vois ses épaules se crisper. Je serre les poings sous la table.
— Papa, je travaille dur. J’ai eu 14 en biologie, et…
— Et tu crois que ça suffit pour entrer à l’ULB ? Tu rêves, ma fille. On n’est pas des gens comme ça, nous. Les médecins, c’est pour les enfants des avocats ou des notaires à Waterloo, pas pour les enfants d’ouvriers de Dampremy.
J’ai envie de crier, de tout casser. Mais je ravale mes larmes. J’ai 17 ans et je rêve de médecine. Je rêve aussi d’un amour immense, d’une histoire qui durerait toute la vie. Mais dans cette maison où la télé crache les infos sur la fermeture des usines et où l’odeur du café froid flotte en permanence, les rêves semblent toujours trop grands.
Ma mère pose enfin l’assiette et se tourne vers moi. Ses yeux sont fatigués, mais elle me sourit doucement.
— Laisse-le parler, Véro. Si tu veux vraiment devenir médecin, tu trouveras un moyen.
Mais je vois bien qu’elle n’y croit pas plus que lui. Elle a abandonné ses propres rêves il y a longtemps, quand elle a quitté son village près de Namur pour suivre mon père à Charleroi. Elle voulait être institutrice. Elle est devenue caissière chez Delhaize.
Les jours passent, lourds comme le ciel de novembre sur la ville. Je révise tard le soir, seule dans ma chambre glaciale. Parfois, j’entends mon frère cadet, Thomas, pleurer dans la pièce d’à côté. Il a 14 ans et il fait des cauchemars depuis que papa a perdu son boulot à Carsid.
Un soir, alors que je relis mes fiches sur le système nerveux, mon téléphone vibre. C’est un message de Julien :
« Tu viens au bal du lycée vendredi ? J’aimerais te parler… »
Julien… Mon cœur bat plus vite rien qu’en lisant son prénom. Il est en rhéto aussi, mais lui, il a tout pour lui : les bonnes notes, le sourire facile, et surtout une famille qui croit en lui. Je me demande ce qu’il peut bien vouloir me dire.
Le vendredi arrive. Je mets ma plus jolie robe — une vieille robe noire de maman raccourcie à la main — et je file au bal avec mes copines, Aline et Sophie. La salle communale sent la bière et la sueur adolescente. Julien m’attend près du bar.
— Salut Véro… Tu veux danser ?
Je hoche la tête, incapable de parler tant je suis nerveuse. La musique est forte, mais il se penche vers moi :
— Je t’aime bien, tu sais…
Je sens mes joues rougir. C’est la première fois qu’un garçon me dit ça. On danse longtemps, puis on sort prendre l’air sur le parking.
— Tu vas vraiment tenter médecine ?
— Oui… Enfin, j’espère.
Il me prend la main.
— Si tu veux, on pourrait réviser ensemble…
Je souris bêtement. Ce soir-là, tout me semble possible.
Mais la série noire commence quelques semaines plus tard. D’abord, papa reçoit une lettre : le chômage sera bientôt réduit. Il devient irritable, boit plus que d’habitude. Les disputes éclatent pour un rien.
Un soir d’hiver, alors que je rentre du cours préparatoire à l’ULB à Bruxelles (deux heures de train aller-retour), je trouve maman en pleurs dans la cuisine.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Elle hésite puis lâche :
— Ton père… il a frappé Thomas.
Je sens la colère monter en moi comme une vague noire. J’entre dans le salon où mon père regarde la télé sans un mot.
— Comment t’as pu faire ça ?! C’est ton fils !
Il ne répond pas. Il ne répond jamais quand il a tort.
Les semaines suivantes sont un enfer silencieux. Thomas ne parle plus à personne. Maman s’enferme dans sa chambre dès qu’elle rentre du travail. Moi, je m’accroche à mes révisions comme à une bouée.
Julien continue de m’envoyer des messages, mais je sens qu’il s’éloigne peu à peu. Un jour, Aline me confie :
— Tu sais… Je crois qu’il sort avec Sophie maintenant.
Je refuse d’y croire jusqu’à ce que je les voie ensemble à la sortie du lycée. Mon cœur se brise en mille morceaux.
Le jour des résultats du concours d’entrée en médecine arrive enfin. Je tremble en ouvrant le mail : « Nous avons le regret de vous informer… »
Tout s’effondre d’un coup : mes rêves d’études, mon premier amour, ma famille déjà fissurée par la crise et les non-dits.
Je passe des jours entiers à errer dans Charleroi sous la pluie fine, sans but. Je regarde les vitrines vides du centre-ville et je me demande si quelqu’un ici a déjà réussi à s’en sortir.
Un soir, alors que je rentre tard chez moi, je trouve Thomas assis sur les marches devant la porte.
— J’en peux plus ici…
Je m’assieds à côté de lui et je le prends dans mes bras.
— On va s’en sortir tous les deux. Je te le promets.
Mais comment tenir une telle promesse quand on n’a plus rien ?
Quelques semaines plus tard, maman tombe malade : un burn-out sévère. Elle doit arrêter de travailler. Les factures s’accumulent sur la table du salon ; papa disparaît parfois plusieurs jours sans donner de nouvelles.
Je trouve un petit boulot comme serveuse dans un café près de la gare du Sud. Les clients sont des habitués : des ouvriers fatigués, des étudiants paumés comme moi. Certains soirs, je croise même d’anciens profs venus noyer leur solitude dans un demi de Jupiler.
Un jour, alors que je sers un café à une vieille dame qui lit « Le Soir », elle me regarde longuement.
— Vous avez l’air triste, ma petite…
Je souris faiblement.
— C’est rien… Juste une mauvaise passe.
Elle pose sa main sur la mienne :
— La vie est dure ici pour les jeunes comme vous. Mais il faut tenir bon. Vous verrez… Un jour le soleil reviendra même sur Charleroi.
Ses mots me touchent plus que je ne veux l’admettre.
Petit à petit, j’apprends à vivre avec mes échecs et mes blessures. Je m’inscris finalement en soins infirmiers à l’Henallux de Namur — ce n’est pas médecine mais c’est aider les autres quand même.
Thomas va mieux aussi ; il a trouvé un club de foot où il se défoule après les cours. Maman recommence doucement à sourire quand elle prépare ses tartines le matin.
Papa ? Il reste un mystère douloureux — parfois tendre quand il a bu juste assez pour oublier ses regrets ; parfois violent quand il se souvient trop bien de tout ce qu’il a perdu.
Parfois je repense à Julien et à tout ce que j’ai cru possible avec lui. Mais surtout je pense à moi — à celle que je suis devenue malgré tout ça.
Est-ce que c’est ça grandir ? Apprendre à survivre aux tempêtes sans jamais perdre complètement espoir ? Ou bien faut-il accepter que certains rêves sont faits pour rester des rêves ?
Et vous… Est-ce que vous avez déjà traversé une série noire dont vous pensiez ne jamais sortir ?