Pourquoi mes enfants ne viennent-ils pas me voir à l’hôpital ?
— Tu veux encore du café, Gisèle ?
La voix de l’infirmière résonne dans la chambre blanche, mais je n’entends presque rien. Je fixe le plafond, les néons qui clignotent, et je me demande : pourquoi mes enfants ne viennent-ils pas me voir ?
Je m’appelle Gisèle, j’ai soixante-douze ans, et je suis allongée dans une chambre d’hôpital à Namur depuis trois semaines. Un AVC, c’est ce qu’ils ont dit. J’ai eu de la chance, paraît-il. Mais je ne me sens pas chanceuse. Je me sens vide, abandonnée. Je n’ai vu aucun de mes enfants depuis que je suis ici. Pas même un message, un appel, rien. Juste le silence, et la voix des infirmières qui me demandent si je veux du café.
Je repense à la dernière fois où j’ai vu mon fils aîné, Benoît. C’était il y a six mois, à Noël. Il était venu avec sa femme, Sophie, et leurs deux enfants. La maison résonnait de rires, mais moi, je sentais déjà la distance. Benoît ne me regardait presque pas. Il parlait surtout à son père, Luc, mon mari, qui n’est plus là aujourd’hui. Je me souviens de la dispute, ce soir-là, dans la cuisine.
— Tu pourrais faire un effort, Benoît, dis-je en essuyant les verres.
— Un effort pour quoi, maman ? Tu veux toujours que tout soit parfait, mais tu ne vois jamais ce qu’on fait déjà pour toi.
— Ce n’est pas ça, je veux juste qu’on soit ensemble, comme avant.
Il a haussé les épaules, pris son manteau, et il est parti sans un mot. Depuis, plus rien. Je me demande si c’est moi qui ai tout gâché. Est-ce que j’ai été trop exigeante ? Trop présente ?
Ma fille, Claire, c’est une autre histoire. Elle vit à Liège, elle travaille beaucoup, elle a trois enfants, un mari qui la trompe, mais elle fait semblant de ne rien voir. Elle m’a toujours reproché de ne pas l’avoir soutenue quand elle a voulu divorcer. Mais comment aurais-je pu ? Chez nous, on ne divorce pas. C’est ce que ma mère m’a appris, ce que j’ai essayé de transmettre. Mais le monde a changé, et moi, je suis restée coincée dans mes principes.
— Maman, tu ne comprends rien à ma vie, m’a-t-elle lancé un jour au téléphone. Tu ne m’as jamais comprise.
— Je fais ce que je peux, Claire. Je t’aime, tu le sais.
— Laisse tomber, maman. Je dois y aller.
Depuis, elle m’envoie une carte à mon anniversaire, mais elle ne vient jamais. Même pas pour Noël. Je me demande si elle sait que je suis ici, à l’hôpital. Peut-être que Benoît lui a dit. Ou peut-être pas. Peut-être qu’ils se parlent entre eux, sans moi. Peut-être qu’ils se disent que je suis trop vieille, trop compliquée, trop tout.
Et puis il y a mon petit dernier, Thomas. Lui, c’est le rêveur, l’artiste. Il vit à Bruxelles, il fait des petits boulots, il change d’appartement tous les six mois. Il m’appelait souvent, avant. Mais la dernière fois, il m’a dit :
— Maman, tu ne comprends pas ma vie. Tu veux toujours que je sois comme Benoît, mais je ne suis pas comme lui. Je ne serai jamais comme lui.
— Je ne veux pas que tu sois comme lui, Thomas. Je veux juste que tu sois heureux.
— Mais tu ne vois pas que je le suis, à ma façon ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Peut-être que je ne comprends rien à mes enfants. Peut-être que je les ai trop aimés, ou pas assez, ou mal. Je repense à mon propre père, qui ne disait jamais un mot, qui ne montrait jamais ses émotions. Ma mère, elle, était dure, exigeante. Elle voulait que tout soit parfait, que la maison brille, que les enfants soient polis. J’ai reproduit la même chose, sans m’en rendre compte. Est-ce que c’est ça, le problème ? Est-ce que c’est l’éducation qui a tout cassé ?
Je me souviens de la première fois où Benoît est tombé de vélo. Il avait huit ans. Il est rentré à la maison, le genou en sang. J’ai crié, je l’ai grondé, parce que j’avais peur. Mais lui, il a cru que je lui en voulais. Je n’ai jamais su lui dire que c’était de la peur, pas de la colère. Et Claire, quand elle a eu ses premières règles, elle est venue me voir, toute gênée. Je lui ai donné une serviette hygiénique, sans un mot. Je ne savais pas comment parler de ces choses-là. Je n’ai jamais su parler d’amour, de tendresse. Chez nous, on ne parlait pas de ça.
Je regarde par la fenêtre. Il pleut sur Namur. Les gouttes glissent sur la vitre, comme des larmes. Je me demande si mes enfants pensent à moi. S’ils se disent que je suis seule, ici, dans cette chambre d’hôpital. Peut-être qu’ils sont trop occupés. Peut-être qu’ils m’en veulent encore. Peut-être qu’ils ne savent pas comment venir, comment affronter la vieillesse, la maladie, la mort.
L’infirmière revient, elle me sourit.
— Vous voulez appeler quelqu’un, madame Gisèle ?
Je secoue la tête. Qui pourrais-je appeler ? Je n’ai pas envie de déranger. Je n’ai jamais voulu déranger. J’ai toujours voulu que mes enfants soient heureux, qu’ils aient une belle vie. Mais à force de vouloir leur bonheur, j’ai oublié le mien. J’ai oublié de leur dire que j’avais besoin d’eux, moi aussi. Que j’avais peur, parfois. Que j’étais fatiguée.
Je repense à Luc, mon mari. Il est mort il y a deux ans, d’un cancer. Les enfants étaient là, à l’enterrement. Mais après, ils sont repartis dans leur vie. Moi, je suis restée seule dans la maison, avec les souvenirs, les photos, les silences. J’ai essayé de les appeler, de leur proposer de venir, mais ils avaient toujours une excuse : le travail, les enfants, la fatigue. Je me suis dit que c’était normal, qu’ils avaient leur vie. Mais aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas moi qui ai tout raté.
Je me souviens d’un dimanche, il y a longtemps. Toute la famille était réunie autour de la table. On riait, on parlait fort, on se disputait parfois, mais on était ensemble. Aujourd’hui, il ne reste que le silence. Est-ce que c’est ça, vieillir ? Voir ses enfants s’éloigner, perdre le fil, se retrouver seule ?
Je ferme les yeux. J’entends les bruits du couloir, les pas des infirmières, les chariots qui roulent. Je me demande si demain, quelqu’un viendra. Peut-être que Benoît passera, en sortant du travail. Peut-être que Claire m’appellera. Peut-être que Thomas m’enverra un message. Peut-être pas.
Je me demande ce que j’aurais pu faire différemment. Est-ce que j’aurais dû être plus douce, plus ouverte ? Est-ce que j’aurais dû leur dire plus souvent que je les aimais ? Est-ce que c’est l’éducation qui a tout brisé, ou est-ce la vie, tout simplement ?
Je voudrais leur dire que je les aime, que je leur pardonne tout, que je ne leur en veux pas. Je voudrais qu’ils sachent que je suis fière d’eux, même s’ils ne sont pas parfaits. Je voudrais qu’ils viennent, juste une fois, me prendre la main, me dire que tout va bien.
Mais peut-être que c’est trop tard. Peut-être que les blessures sont trop profondes. Peut-être que je dois apprendre à vivre avec la solitude, avec les regrets.
Je me demande : est-ce que d’autres parents vivent la même chose ? Est-ce que d’autres enfants oublient leurs parents, quand ils sont malades, quand ils sont vieux ? Est-ce que c’est la société qui nous pousse à nous éloigner, à oublier ceux qui nous ont tout donné ?
Je regarde encore une fois par la fenêtre. La pluie s’est arrêtée. Un rayon de soleil perce les nuages. Peut-être que demain sera différent. Peut-être que mes enfants viendront. Peut-être que je trouverai la force de leur dire tout ce que je n’ai jamais su dire.
Est-ce que vous aussi, vous avez connu ça ? Est-ce que vous avez déjà eu peur d’être oublié par ceux que vous aimez le plus ?