Maman m’a appelée étrangère
— Qu’est-ce que tu racontes, maman ?! — Je me suis levée d’un bond, la main crispée sur le dossier de la chaise. — Quelle étrangère ? Je suis ta fille !
Wanda, ma mère, n’a même pas levé les yeux de son journal. Elle a juste agité la main, comme pour chasser une mouche invisible. — Ne me crie pas dessus ! J’ai dit ce que j’ai dit. Et toi, qui es-tu pour me donner des ordres ?
J’ai senti le sang battre à mes tempes. Le soleil de novembre filtrait à travers les rideaux jaunis de notre appartement à Outremeuse, dessinant des ombres sur la table en formica. Mon frère, Micha, a entrouvert la porte du couloir, son visage pâle et inquiet. — Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien, retourne dans ta chambre, Micha, ai-je lancé, la voix tremblante. Mais il n’a pas bougé. Il savait, lui aussi, que ce n’était pas rien. Chez nous, les disputes étaient rares, mais quand elles éclataient, elles laissaient des traces.
Je me suis tournée vers ma mère. — Tu ne peux pas dire ça, maman. Pas après tout ce qu’on a vécu ensemble. Tu te souviens de l’hiver 2010, quand papa est parti ? Qui est-ce qui t’a aidée à tenir la maison ? Qui s’est occupée de Micha quand tu travaillais de nuit à l’hôpital ?
Wanda a reposé son journal, enfin. Son regard bleu acier s’est planté dans le mien. — Tu crois que je ne me souviens pas ? Tu crois que je n’ai pas vu comment tu as changé ? Depuis que tu traînes avec ces gens, là, à l’université, tu n’es plus la même. Tu parles français, tu oublies le polonais, tu veux partir à Bruxelles…
J’ai senti mes yeux brûler. — Je ne veux pas partir, maman. Je veux juste… je veux juste vivre. Trouver ma place. Ici, à Liège, ou ailleurs. Pourquoi ça te fait si peur ?
Elle a haussé les épaules, l’air fatigué. — Parce que tu n’es plus ma fille. Tu es devenue une étrangère. Une étrangère dans ta propre maison.
Un silence lourd est tombé. Micha s’est assis sur le tapis, les genoux repliés sous le menton. J’ai voulu crier, pleurer, tout casser. Mais je me suis contentée de m’asseoir, moi aussi, face à ma mère. — Tu sais, maman, parfois je me sens étrangère partout. À l’école, à l’université, même ici. Je ne suis pas assez belge pour les uns, pas assez polonaise pour les autres. Et toi, tu me traites d’étrangère…
Wanda a détourné la tête. J’ai vu ses mains trembler. — Tu ne comprends pas, Kinga. J’ai tout quitté pour venir ici. J’ai laissé ma mère, ma sœur, mon village. J’ai appris une langue que je ne comprendrai jamais vraiment. Et maintenant, je te perds, toi aussi.
J’ai voulu la prendre dans mes bras, mais elle s’est reculée. — Laisse-moi, a-t-elle murmuré. Je suis fatiguée.
Micha a brisé le silence. — Pourquoi on ne peut pas juste être une famille normale ? Pourquoi il faut toujours qu’on se dispute ?
J’ai souri tristement. — Parce qu’on n’est pas une famille normale, Micha. On est une famille belge, polonaise, un peu perdue, un peu cassée. Mais on s’aime, non ?
Ma mère n’a rien répondu. Elle s’est levée, a rangé son journal, et s’est enfermée dans sa chambre. J’ai entendu la clé tourner dans la serrure. Micha s’est approché de moi, les yeux pleins de larmes. — Tu vas partir, Kinga ?
Je l’ai serré contre moi. — Je ne sais pas, Micha. Peut-être. Mais je reviendrai toujours. Tu es mon petit frère.
La nuit est tombée sur Liège, froide et humide. J’ai regardé par la fenêtre les lumières du pont Kennedy, les bus TEC qui passaient, les gens pressés sous la pluie. J’ai repensé à mon père, à ses silences, à ses absences. À ma mère, à sa peur de l’avenir, à son amour maladroit.
Le lendemain matin, la maison était silencieuse. Ma mère n’est pas sortie de sa chambre. J’ai préparé du café, toasté du pain pour Micha. Il m’a regardée, inquiet. — Tu crois qu’elle va nous reparler ?
— Elle a besoin de temps, ai-je soufflé. Comme nous tous.
À l’université, je n’ai pas réussi à me concentrer. Les mots de ma mère tournaient en boucle dans ma tête. Étrangère. Étrangère. J’ai pensé à mes amis : Fatima, dont les parents sont marocains ; Thomas, qui vient de Charleroi ; et moi, coincée entre deux mondes. J’ai eu envie de hurler. Pourquoi c’est si difficile d’être soi-même, ici ?
Le soir, en rentrant, j’ai trouvé ma mère dans la cuisine. Elle épluchait des pommes de terre, les yeux rougis. — Tu veux manger ?
J’ai hoché la tête. — Oui, maman.
On a mangé en silence. Micha a raconté sa journée à l’école, les blagues de ses copains, la prof de maths qui s’est trompée dans un exercice. Ma mère a souri, un peu. Puis elle m’a regardée. — Tu sais, Kinga, je ne voulais pas te blesser. Mais j’ai peur. Peur que tu m’oublies. Peur que tu partes et que tu ne reviennes jamais.
J’ai pris sa main. — Je ne t’oublierai jamais, maman. Même si je pars, tu seras toujours ma mère. Et je serai toujours ta fille.
Elle a pleuré, doucement. Micha a posé sa tête sur la table. J’ai senti que quelque chose venait de changer, imperceptiblement. Peut-être qu’on ne serait jamais une famille « normale ». Mais on était ensemble, ce soir-là, dans cette cuisine de Liège, entre deux langues, deux pays, deux cœurs qui battent.
Plus tard, seule dans ma chambre, j’ai écrit dans mon carnet : « Peut-on vraiment appartenir à un seul endroit ? Ou sommes-nous tous, quelque part, des étrangers ? »
Et vous, vous sentez-vous parfois étrangers dans votre propre famille, dans votre propre pays ?