Maman, si tu continues, je partirai pour toujours
— Maman, si tu continues comme ça, je partirai. Pour toujours.
La voix de ma fille, Élodie, résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je m’arrête net, la main pleine de persil frais, le cœur battant trop fort. C’est mon anniversaire aujourd’hui, et pourtant, je sens déjà que la journée va mal tourner. J’ai quarante-huit ans, mais parfois, j’ai l’impression d’en avoir cent. Ce matin, je me suis levée avant tout le monde, j’ai épluché les pommes de terre, préparé les carottes pour la salade liégeoise, mariné le rôti de porc comme me l’a appris ma mère, et je suis allée chez la coiffeuse, chez Nadine, à deux rues d’ici. En rentrant, j’ai à peine eu le temps de poser mon sac que j’étais déjà devant les casseroles, le tablier noué trop serré, la tête pleine de listes.
Élodie est arrivée dans la cuisine, les cheveux en bataille, le visage fermé. Elle a murmuré un « bon anniversaire, maman », mais sans sourire, sans chaleur. J’ai voulu lui dire que j’étais fatiguée, que j’aurais aimé qu’elle m’aide, qu’elle me prenne dans ses bras comme quand elle était petite. Mais elle a juste soupiré, attrapé son téléphone et s’est assise à la table, les yeux rivés sur l’écran. J’ai senti la colère monter, cette colère sourde qui me serre la gorge depuis des mois. Depuis que son père, Luc, est parti s’installer à Namur avec une autre femme, une certaine Isabelle, que je n’ai jamais rencontrée mais que je déteste déjà.
— Tu pourrais au moins m’aider, Élodie. C’est mon anniversaire, tu sais.
Elle a levé les yeux, agacée :
— J’ai un appel important, maman. Et puis, tu veux toujours tout faire toute seule, non ?
J’ai serré les dents. Je voulais lui dire que je fais tout parce que personne ne m’aide jamais, parce que si je ne m’occupe pas de tout, rien ne se fait. Mais à quoi bon ? Elle ne comprendrait pas. Elle a dix-sept ans, elle croit que le monde lui appartient, que tout lui est dû. J’ai pensé à mon propre anniversaire, il y a vingt ans, quand Luc m’avait offert une bague en or et qu’on avait ri toute la soirée avec nos amis. Aujourd’hui, il n’y a plus de bague, plus de Luc, plus d’amis. Juste moi, Élodie, et le silence lourd de la maison.
— Maman, arrête de me regarder comme ça. Si tu continues à me mettre la pression, je te jure que je pars. Je vais chez papa. Ou ailleurs. Mais je ne resterai pas ici.
Sa voix tremble, mais elle ne baisse pas les yeux. Je sens la panique monter. Je ne veux pas qu’elle parte. Je ne veux pas finir seule dans cette maison trop grande, avec les souvenirs qui me hantent à chaque coin de pièce. Je voudrais lui dire que je l’aime, que je fais tout ça pour elle, pour qu’elle soit heureuse, pour qu’elle ait une vie meilleure que la mienne. Mais les mots restent coincés dans ma gorge, étouffés par la peur et la fierté.
— Tu sais, Élodie, ce n’est pas facile pour moi non plus. Depuis que ton père est parti, tout est plus compliqué. J’essaie de faire de mon mieux, mais parfois, j’ai besoin d’aide. Juste un peu de gentillesse.
Elle me regarde, les yeux brillants de larmes qu’elle refuse de laisser couler. Je vois bien qu’elle souffre, elle aussi. Mais elle ne veut pas l’admettre. Elle préfère me blâmer, me rendre responsable de tout. Comme si j’avais choisi cette vie, comme si j’avais voulu que Luc parte, que tout s’effondre.
Le téléphone sonne. C’est ma sœur, Martine. Elle veut savoir à quelle heure elle doit venir, si elle doit apporter quelque chose. Je réponds machinalement, la voix tremblante. Martine ne comprend pas, elle non plus. Elle a toujours eu une vie parfaite, un mari fidèle, deux enfants sages, une maison impeccable à Wavre. Elle me regarde avec pitié, parfois, comme si j’étais une bête blessée. Je déteste ce regard.
La journée avance, les invités arrivent. Ma mère, Simone, débarque avec son éternel gâteau au chocolat, celui qu’elle fait depuis trente ans. Elle me serre dans ses bras, trop fort, comme si elle voulait me protéger de tout. Mais je n’ai plus cinq ans, maman. Je suis seule, maintenant. Je dois me débrouiller.
Le repas se passe dans une tension palpable. Élodie ne parle presque pas, elle pousse la nourriture dans son assiette, le regard perdu. Ma mère me demande si tout va bien, si je mange assez, si je dors bien. Je mens, bien sûr. Je dis que tout va bien, que je suis fatiguée à cause du travail à l’hôpital, que c’est juste une mauvaise passe. Mais au fond, je me sens vide, épuisée, à bout de forces.
Après le dessert, Élodie se lève brusquement.
— Je vais chez papa ce soir. Il m’a invitée. Je dors là-bas.
Un silence glacial s’abat sur la table. Ma mère me regarde, inquiète. Martine baisse les yeux. Je sens les larmes monter, mais je refuse de pleurer devant tout le monde.
— Tu fais ce que tu veux, Élodie. Mais sache que tu me brises le cœur.
Elle ne répond pas. Elle attrape son sac, claque la porte. Je reste là, figée, incapable de bouger. Ma mère pose sa main sur la mienne, mais je la repousse. Je ne veux pas de pitié. Je veux juste que tout redevienne comme avant. Mais c’est impossible.
La soirée se termine dans un silence pesant. Les invités partent un à un, gênés, mal à l’aise. Je range la cuisine, seule, les mains tremblantes. Je repense à la menace d’Élodie : « Si tu continues, je pars pour toujours. » Et si elle le faisait vraiment ? Si je me retrouvais seule, sans personne ?
Je monte dans ma chambre, m’assieds sur le lit, regarde la photo de Luc et moi, prise à Ostende il y a vingt ans. On sourit, on est jeunes, on croit que rien ne peut nous arriver. Je voudrais revenir en arrière, tout recommencer. Mais la vie ne fonctionne pas comme ça.
Je me demande : est-ce que j’ai tout gâché ? Est-ce que j’ai trop voulu contrôler, trop voulu protéger ? Ou est-ce simplement la vie, qui nous sépare, qui nous brise, malgré tous nos efforts ?
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui est cassé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec les morceaux ?