L’homme qui changeait de chaussettes cinq fois par jour
« Tu as encore marché sur le tapis sans enlever tes chaussures, Nicole ? »
La voix de Sébastien résonne dans le couloir, sèche, tranchante comme une lame. Je sursaute, la clé encore dans la main, le sac de courses pendant à mon bras. Je sens déjà la tension monter, cette boule familière dans mon ventre. Je n’ai même pas eu le temps de poser mes affaires que la guerre silencieuse recommence.
« Je suis désolée, Seb, j’ai juste oublié… Il pleut dehors, je voulais pas salir le carrelage. »
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde, les sourcils froncés, puis se penche pour inspecter le tapis, comme s’il cherchait des traces invisibles. Je le connais par cœur, ce rituel. Il va soupirer, secouer la tête, puis filer dans la salle de bain pour se laver les mains, encore et encore. Mais aujourd’hui, il fait pire : il retire ses chaussettes, les roule soigneusement, et enfile une nouvelle paire, la cinquième depuis ce matin.
Au début, je trouvais ça attendrissant. Sébastien, avec ses petites manies, ses chaussettes toujours impeccables, sa façon de ranger les chaussures en ligne parfaite dans l’entrée de notre appartement à Outremeuse. Il disait que c’était à cause de son enfance à Charleroi, dans une maison où la poussière semblait s’infiltrer partout. Sa mère, Monique, était une femme stricte, obsédée par la propreté, qui lavait le sol deux fois par jour et interdisait aux enfants de jouer dans le jardin sans se changer ensuite.
Mais avec le temps, cette obsession a pris toute la place. Au fil des années, j’ai vu Sébastien s’enfoncer dans ses rituels. Il changeait de chaussettes cinq fois par jour, parfois plus. Il avait une collection impressionnante, toutes rangées par couleur, par épaisseur, par saison. Il refusait de marcher pieds nus, même dans notre chambre. Il passait l’aspirateur chaque soir, même après une longue journée de travail à la SNCB. Et moi, je me sentais de plus en plus étrangère dans ma propre maison.
Un soir, alors que je préparais des boulets à la liégeoise, il est entré dans la cuisine, les bras croisés. « Tu as touché la poignée du frigo après avoir coupé les oignons ? »
J’ai levé les yeux au ciel. « Seb, tu ne vas pas recommencer… »
Il s’est approché, son visage tendu. « Nicole, tu sais que je ne supporte pas les microbes. Tu pourrais au moins faire attention. »
J’ai claqué le couteau sur la planche. « Et moi, tu y penses ? Tu crois que c’est facile de vivre comme ça, toujours sur le qui-vive, à avoir peur de faire une erreur ? »
Il a baissé les yeux, mais n’a rien dit. Le silence s’est installé, lourd, pesant, seulement interrompu par le bruit de la pluie contre la fenêtre.
Les disputes sont devenues plus fréquentes. Parfois, je me surprenais à rêver d’un autre quotidien, d’un appartement où je pourrais marcher pieds nus, où je pourrais inviter mes amies sans qu’il ne désinfecte tout après leur départ. Mais je l’aimais, malgré tout. Je me raccrochais à nos souvenirs, à nos promenades sur les bords de la Meuse, à nos fous rires dans les cafés du Carré, à la tendresse de ses bras quand il oubliait ses peurs, juste un instant.
Un dimanche, alors que je rentrais d’une visite chez ma sœur à Namur, j’ai trouvé Sébastien assis sur le canapé, les yeux rouges. Autour de lui, des chaussettes sales, éparpillées comme des petits cadavres de coton. Il m’a regardée, perdu.
« Je n’y arrive plus, Nicole. Je me sens sale, tout le temps. J’ai l’impression que tout me colle à la peau. »
Je me suis assise à côté de lui, j’ai posé ma main sur la sienne. « Seb, tu as besoin d’aide. On ne peut pas continuer comme ça. »
Il a hoché la tête, mais je voyais bien qu’il n’y croyait pas. Sa mère l’appelait tous les soirs, lui demandait s’il avait bien lavé les draps, s’il avait changé de chaussettes. Parfois, elle venait à l’improviste, inspectait la salle de bain, critiquait la moindre trace de calcaire. Je me sentais jugée, envahie, impuissante.
Les mois ont passé. J’ai essayé de l’accompagner chez un psychologue à Liège, mais il a abandonné après deux séances. « Ça ne sert à rien, ils ne comprennent pas », répétait-il. Je me suis épuisée à essayer de le rassurer, à nettoyer encore et encore, à anticiper ses peurs. Je n’étais plus moi-même. Je n’étais plus que l’ombre de la femme que j’avais été.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de la ville, j’ai craqué. Nous étions à table, il venait de se lever pour la troisième fois pour se laver les mains. J’ai éclaté en sanglots.
« Seb, je t’en supplie, arrête… Je n’en peux plus. Je t’aime, mais je me perds. Je ne reconnais plus notre vie. »
Il s’est figé, la serviette encore mouillée dans la main. Il m’a regardée, les yeux pleins de larmes. « Je ne veux pas te perdre, Nicole. Mais je ne sais pas comment faire autrement. »
Cette nuit-là, nous avons parlé jusqu’à l’aube. Pour la première fois, il m’a raconté ses souvenirs d’enfance, la peur de décevoir sa mère, la honte de se sentir sale, l’angoisse de ne jamais être assez bien. J’ai compris que son obsession n’était pas seulement une question de propreté, mais une blessure profonde, une peur viscérale.
Nous avons décidé de prendre du recul. J’ai passé quelques semaines chez ma sœur, à Namur. J’ai retrouvé un peu de paix, loin des rituels, loin de la pression. Mais chaque soir, je pensais à lui, à sa solitude, à sa détresse. Je me demandais si l’amour suffisait, si on pouvait vraiment sauver quelqu’un de ses propres démons.
Quand je suis revenue, il avait fait des efforts. Il avait rangé ses chaussettes, limité les lavages à deux fois par jour. Mais la peur était toujours là, tapie dans l’ombre. Nous avons essayé de reconstruire, petit à petit. Mais la fissure était profonde.
Un matin, alors que je préparais le café, il m’a dit d’une voix douce : « Nicole, je crois qu’on doit se séparer. Je t’aime, mais je ne veux plus te faire souffrir. »
J’ai pleuré, longtemps. Mais au fond de moi, je savais qu’il avait raison. Parfois, l’amour ne suffit pas à réparer ce qui est brisé. J’ai quitté l’appartement, les bras chargés de souvenirs, le cœur lourd mais soulagé.
Aujourd’hui, je vis à Namur, près de ma sœur. Je repense souvent à Sébastien, à ses chaussettes, à ses peurs. Je me demande s’il a trouvé la paix, s’il a réussi à se libérer de ses chaînes invisibles. Et moi, ai-je vraiment tourné la page ? Peut-on jamais guérir des blessures de l’amour ?