Ce jour où tout pèse, mais rien ne fait mal
— Tu comptes rester plantée là toute la matinée, Aurélie ?
La voix de ma mère résonne derrière moi, sèche comme la pluie d’octobre sur les pavés de Namur. Je serre plus fort la poignée de mon sac en toile, ce vieux truc gris qui a vu plus de galères que de jours heureux. Il est 7h12, le quai est presque désert, à part un vieux monsieur qui lit La Libre Belgique et une bande d’étudiants qui rient trop fort pour l’heure.
Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde le train qui s’éloigne, celui que je viens de rater parce que maman a encore voulu parler « deux minutes » avant que je parte. Deux minutes qui se transforment toujours en vingt, à ressasser les mêmes histoires : papa qui n’est plus là, mon frère Benoît qui ne donne plus signe de vie depuis qu’il est parti à Liège, et moi, qui ne fais jamais assez bien.
— Tu sais, Aurélie, si tu étais un peu plus organisée…
Je soupire. J’ai envie de crier, mais je me retiens. Ici, tout le monde connaît tout le monde. Les commérages vont plus vite que les trains SNCB.
— Maman, laisse-moi tranquille. J’ai juste raté le train. Ce n’est pas la fin du monde.
Elle me regarde avec ses yeux fatigués, ceux qui ont pleuré trop souvent en silence. Je sais qu’elle s’inquiète. Mais parfois, son inquiétude me pèse plus que mes propres problèmes.
Je décide de marcher jusqu’au centre-ville. Le vent s’engouffre sous mon manteau trop fin pour novembre. Je passe devant la boulangerie de Monsieur Lefèvre. L’odeur du pain chaud me rappelle les dimanches d’enfance, quand papa rentrait du marché avec des couques au chocolat et qu’on riait tous ensemble autour de la table en formica. Aujourd’hui, la table est vide. Papa est parti il y a trois ans, un infarctus foudroyant à cinquante-cinq ans. Depuis, tout s’est effiloché.
Mon téléphone vibre. Un message de Benoît :
« Toujours vivante ? »
C’est sa façon à lui de demander des nouvelles. Je tape :
« Oui. Maman t’attend toujours pour dimanche. »
Pas de réponse. Comme d’habitude.
J’arrive devant l’agence d’intérim où je travaille depuis six mois. Un CDD renouvelé deux fois, mais jamais la promesse d’un CDI. Je croise le regard de mon chef, Monsieur Van Damme (rien à voir avec Jean-Claude), un type sec et nerveux qui sent toujours la cigarette froide.
— Aurélie, tu es encore en retard.
Je baisse les yeux. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas ma faute, que c’est la vie qui me met des bâtons dans les roues. Mais il ne comprendrait pas. Ici, on ne parle pas de ses problèmes personnels. On serre les dents et on avance.
La journée passe lentement. Les clients défilent : des jeunes qui cherchent un job d’étudiant, des ouvriers licenciés après la fermeture d’une usine à Charleroi, des femmes seules avec des enfants à charge. Je les écoute, je souris, je tape sur mon clavier. Mais à l’intérieur, je me sens vide.
À midi, je mange seule sur un banc près de la Meuse. Je regarde les péniches passer et je pense à tout ce que j’aurais pu être si j’avais eu le courage de partir comme Benoît. Mais je suis restée pour maman. Pour ne pas la laisser seule dans cette maison trop grande et trop froide.
Le soir, en rentrant, je trouve maman assise dans le salon, devant la télé allumée sans le son. Elle tricote un pull qu’elle ne finira jamais.
— Tu as mangé ?
— Oui.
Silence. Le tic-tac de l’horloge résonne comme un reproche.
— Benoît a écrit ?
— Non.
Elle hoche la tête et reprend son tricot.
Je monte dans ma chambre. Les murs sont couverts de posters d’adolescente : Stromae, Angèle, quelques photos jaunies de vacances à Ostende. Je m’allonge sur le lit et je ferme les yeux.
Je repense à cette dispute avec Benoît avant qu’il parte :
— Tu ne comprends rien ! J’étouffe ici !
— Et maman alors ? Tu t’en fiches ?
Il avait claqué la porte sans se retourner. Depuis, il ne revient que pour Noël ou les enterrements.
Parfois, j’aimerais tout envoyer valser moi aussi. Prendre un train pour Bruxelles ou Paris et ne jamais revenir. Mais je n’ai pas ce courage-là.
Le lendemain matin, je me réveille avec une boule au ventre. J’ai peur de perdre mon boulot. J’ai peur que maman tombe malade et que je sois seule pour tout gérer. J’ai peur que Benoît ne revienne jamais.
Au petit-déjeuner, maman me tend une lettre :
— C’est pour toi.
C’est une convocation du CPAS : ils veulent revoir ma situation parce que mon contrat se termine bientôt. Je sens les larmes monter mais je me retiens devant elle.
— Ça va aller, maman.
Mais je n’y crois pas vraiment.
Le dimanche suivant, Benoît débarque sans prévenir. Il a maigri, il a l’air fatigué mais il sourit comme si de rien n’était.
— Salut les filles !
Maman fond en larmes en le serrant dans ses bras. Moi, je reste en retrait. Je ne sais pas si je dois lui en vouloir ou juste être soulagée qu’il soit là.
On s’assied tous autour de la vieille table en formica. Maman sort une tarte au sucre du four comme avant.
— Alors, raconte-nous Liège !
Benoît parle vite, il évite nos regards. Il dit qu’il a trouvé un boulot dans un bar mais qu’il galère à payer son kot. Il plaisante sur les Liégeois et leur accent mais je sens qu’il cache quelque chose.
Après le repas, il me rejoint sur le balcon.
— Tu vas bien ?
Je hausse les épaules.
— Et toi ?
Il soupire.
— J’ai fait des conneries… J’ai besoin d’argent.
Je savais qu’il finirait par demander quelque chose. Mais au fond de moi, j’aurais préféré qu’il demande juste comment je vais.
Je lui donne ce que j’ai mis de côté pour mes vacances qui n’auront jamais lieu.
Le soir venu, il repart déjà. Maman pleure encore mais elle fait semblant d’être forte devant moi.
Dans ma chambre, je regarde par la fenêtre les lumières de Namur qui scintillent sur la Meuse et je me demande combien d’autres familles vivent la même histoire dans cette Belgique grise et belle à la fois.
Pourquoi est-ce si difficile d’être heureux ici ? Est-ce qu’on finit tous par s’habituer à ce poids invisible qui nous écrase sans jamais vraiment faire mal ?