Sous les glycines de Namur : une vie en éclats
— Tu vas encore sortir, Élodie ? Tu penses à maman, parfois ?
La voix de ma sœur, Justine, résonne dans la cuisine comme un coup de tonnerre. Je serre la poignée de la porte, hésitante. Dehors, la pluie tambourine contre les vitres du petit appartement que nous partageons depuis la mort de papa. Je sens la colère monter en moi, mais aussi cette vieille culpabilité qui me colle à la peau depuis des années.
— J’ai juste besoin de prendre l’air, Justine. Tu ne comprends pas ?
Elle claque sa tasse sur la table, éclaboussant le carrelage blanc. Sa voix tremble :
— Tu t’en fiches de tout ici ! Maman ne va pas bien et toi, tu disparais chaque soir. C’est toujours moi qui dois tout gérer !
Je voudrais lui répondre, lui hurler que je fais ce que je peux, que moi aussi j’étouffe dans cette maison où chaque objet me rappelle l’absence de papa. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je prends mon manteau et claque la porte derrière moi.
Dans la rue, l’air humide me gifle le visage. Les pavés de Namur brillent sous les lampadaires. Je marche sans but, mes pensées tourbillonnant comme les feuilles mortes sur la Sambre. Je pense à maman, allongée sur le canapé, le regard vide depuis des mois. Depuis l’accident. Depuis que papa n’est plus là pour réparer les fuites ou raconter ses histoires de jeunesse à Charleroi.
Je m’arrête devant la vitrine d’un fleuriste encore allumé malgré l’heure tardive. Les glycines violettes s’entrelacent derrière la vitre, comme si elles cherchaient à s’évader. Je me revois enfant, courant dans le jardin de nos grands-parents à Dinant, papa riant aux éclats alors que je lui lançais des pétales au visage.
Mon téléphone vibre. Un message de Maxime :
« Toujours partante pour ce soir ? »
Je soupire. Maxime est mon échappatoire, mon secret honteux. Il ne sait rien de ma vie à la maison, ni du poids qui m’écrase chaque jour. Avec lui, je peux prétendre être une autre.
Je tape : « Je ne sais pas… »
Mais avant d’envoyer le message, une voix familière me tire de mes pensées.
— Élodie ?
Je me retourne. C’est Simon, mon cousin. Il a ce sourire triste qu’il porte depuis l’enterrement de papa.
— Ça va ? Tu as l’air ailleurs…
Je hausse les épaules.
— Justine me reproche tout. Maman ne parle plus. J’ai l’impression d’être invisible ici.
Simon pose une main sur mon épaule.
— Tu n’es pas invisible. Mais tu ne peux pas tout porter seule non plus.
Je sens mes yeux brûler. Je voudrais pleurer mais je me retiens. On est en Belgique, on ne pleure pas dans la rue. On serre les dents et on avance.
Simon m’invite à marcher avec lui jusqu’à la Citadelle. Là-haut, la ville s’étend sous nos pieds comme un tapis de lumières tremblantes. Il me parle de son boulot à la SNCB, des grèves qui paralysent parfois tout le pays, des collègues qui râlent mais qui tiennent bon parce qu’il faut bien payer le loyer.
— Tu sais, Élodie…
Il hésite.
— J’ai surpris maman et ta mère en train de parler l’autre jour. Elles disaient que… que papa avait des dettes dont personne n’a jamais parlé.
Je me fige.
— Quoi ?
— Oui… Des dettes de jeu, apparemment. C’est pour ça que tout est si compliqué depuis qu’il est parti. Elles voulaient te protéger, mais…
Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Toute ma colère contre Justine et maman se transforme en incompréhension. Pourquoi m’avoir caché ça ? Pourquoi avoir laissé Justine porter tout ce poids alors qu’on aurait pu s’entraider ?
Je rentre chez nous en courant presque. Justine est assise sur le canapé, les yeux rouges.
— Je suis désolée…
Elle me regarde sans comprendre.
— Pour quoi ?
Je m’assieds près d’elle et lui prends la main.
— On doit parler à maman. On doit savoir la vérité.
Justine hoche la tête en silence.
Le lendemain matin, nous trouvons maman dans la cuisine, une tasse de café serrée entre ses mains tremblantes. Je prends une grande inspiration.
— Maman… On sait pour les dettes de papa.
Elle pâlit, puis s’effondre en larmes. Pour la première fois depuis des mois, elle parle vraiment :
— J’ai voulu vous protéger… J’avais honte… J’ai cru que je pourrais tout régler seule…
Justine sanglote aussi maintenant. Moi, je reste figée, incapable de pleurer ou de crier. Je sens juste un immense vide en moi.
Les jours suivants sont flous. On découvre des lettres cachées dans un tiroir : des menaces d’huissiers, des factures impayées. On va voir une assistante sociale à la commune ; elle nous explique nos droits, nous aide à remplir des dossiers pour demander un plan d’apurement.
La honte me ronge mais je sens aussi une étrange forme de soulagement : au moins maintenant, on sait contre quoi on se bat.
Maxime m’écrit encore mais je ne réponds plus. Je n’ai plus envie de fuir ma vie ; j’ai envie de la comprendre et peut-être un jour de la réparer.
Un soir d’été, Justine et moi plantons des glycines sur le balcon minuscule du nouvel appartement social où nous avons déménagé avec maman. Elles grimpent lentement contre le mur décrépi mais elles tiennent bon.
Justine me sourit timidement :
— Tu crois qu’on va s’en sortir ?
Je regarde les fleurs violettes qui s’ouvrent malgré tout et je murmure :
— Peut-être qu’on n’a pas besoin d’oublier le passé pour avancer… Peut-être qu’il suffit juste d’apprendre à vivre avec.
Et vous… Est-ce que vous avez déjà eu l’impression que votre famille vous cachait quelque chose pour vous protéger ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans tout dire ?