Entre les pavés de Liège : Mon combat pour un avenir meilleur
— Benoît, tu vas encore rater le bus si tu continues à traîner comme ça !
La voix de ma mère résonne dans le couloir sombre de notre appartement à Seraing. Il est 3h12 du matin. Je me frotte les yeux, encore collant de sommeil, et j’attrape mon vieux pull vert, celui qui sent toujours un peu la lessive bon marché et la sueur froide des matins trop courts. Je descends les escaliers sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller mon petit frère, Simon. Il a besoin de dormir, lui. Il a école demain, et je veux qu’il ait une vie différente de la mienne.
Dans la cuisine, ma mère prépare du café dans une vieille cafetière italienne cabossée. Elle me tend un gobelet en plastique.
— Tu devrais arrêter tout ça, Benoît. Tu n’es pas obligé de te tuer à la tâche pour nous.
Je baisse les yeux. Je ne veux pas qu’elle voie mes doutes. Je ne veux pas qu’elle sache que parfois, moi aussi, j’ai envie de tout lâcher.
— C’est juste pour un temps, maman. Après mes études, tout ira mieux.
Elle soupire, lasse. Je sais qu’elle n’y croit plus vraiment. Depuis que papa est parti avec une autre femme à Charleroi, elle a appris à ne plus attendre grand-chose de la vie. Mais moi, je veux y croire. Je dois y croire.
Le bus 48 arrive dans la brume froide. À l’intérieur, quelques silhouettes endormies : des femmes de ménage, des ouvriers, des étudiants étrangers. On se regarde à peine. Chacun porte sa fatigue comme une armure invisible.
J’arrive au dépôt de la voirie municipale. Mon collègue, Ahmed, m’attend déjà devant le camion.
— T’as une sale tête, mon vieux !
— Toi aussi, tu sais !
On rit, mais c’est nerveux. On sait tous les deux que ce boulot n’est pas fait pour durer. Mais on s’y accroche parce qu’on n’a pas le choix.
On commence notre tournée dans le quartier d’Outremeuse. Les sacs-poubelle s’empilent devant les portes. Parfois, on croise des fêtards qui rentrent chez eux en titubant, indifférents à notre présence.
— Hé les gars ! Vous voulez une bière ?
Ahmed leur lance un regard noir. Moi, je souris poliment et je continue à ramasser les déchets. Je pense à mon cours de mathématiques appliquées de cet après-midi. J’espère que je ne m’endormirai pas devant le prof.
À 7h30, je rentre chez moi pour une douche rapide avant d’aller à l’université de Liège. Ma mère dort déjà sur le canapé, épuisée par son service de nuit à l’hôpital du CHU.
Simon est assis à la table de la cuisine avec ses cahiers ouverts.
— Tu peux m’aider avec les fractions ?
Je m’assieds à côté de lui et je lui explique patiemment comment diviser un gâteau en parts égales. Il me regarde avec admiration.
— Tu crois que moi aussi je pourrai aller à l’université ?
Je lui ébouriffe les cheveux.
— Bien sûr que oui, petit frère. Tu feras même mieux que moi.
À l’université, je lutte contre le sommeil pendant le cours de Madame Delvaux. Elle remarque mes yeux rougis et me prend à part à la fin du cours.
— Benoît, tu travailles trop. Tu devrais te concentrer sur tes études si tu veux réussir.
Je sens la colère monter en moi.
— Vous croyez que j’ai le choix ? Vous savez combien coûte un kot à Liège ? Vous savez ce que c’est de devoir choisir entre manger et acheter des livres ?
Elle me regarde sans rien dire. Je regrette aussitôt mon ton agressif.
— Excusez-moi… Je suis juste fatigué.
Elle pose une main sur mon épaule.
— Si tu as besoin d’aide, viens me voir.
Mais quelle aide pourrait-elle vraiment m’apporter ? Elle ne peut pas payer mes factures ni remplir mon frigo.
Le soir, je retrouve ma mère dans la cuisine. Elle compte les pièces jaunes dans une vieille boîte en fer blanc.
— On va devoir attendre pour payer l’électricité ce mois-ci…
Je serre les dents. J’en ai marre de cette vie où chaque euro compte, où chaque choix est un sacrifice.
Un samedi soir, alors que je révise pour un examen crucial, Simon rentre en pleurant. Il s’est fait traiter de « fils du poubelle » par des gamins du quartier.
— Pourquoi ils sont méchants avec toi ? Pourquoi tu fais ce boulot ?
Je sens ma gorge se serrer.
— Parce que parfois il faut faire des choses difficiles pour ceux qu’on aime…
Il me serre fort dans ses bras. Je voudrais lui promettre que tout ira mieux bientôt, mais je n’en suis plus si sûr.
Quelques semaines plus tard, j’apprends que j’ai obtenu une bourse d’excellence pour mes résultats en sciences appliquées. Je cours jusqu’à la maison en brandissant la lettre officielle comme un trophée.
Ma mère pleure de joie pour la première fois depuis des années.
— Tu vois, Benoît… Tu vois que ça valait la peine !
Mais au fond de moi, je sens une étrange tristesse : pourquoi faut-il se battre autant pour avoir le droit d’espérer ? Pourquoi certains naissent-ils avec toutes les cartes en main alors que d’autres doivent gravir des montagnes pour atteindre le même sommet ?
Ce soir-là, allongé sur mon lit défraîchi, j’écoute Simon respirer doucement dans la chambre voisine et je me demande : est-ce que tout ce combat laissera des traces indélébiles en nous ? Est-ce qu’on peut vraiment changer son destin ou bien sommes-nous condamnés à porter nos origines comme un fardeau ? Qu’en pensez-vous ?