Quand le destin frappe à la porte : une seconde chance à Namur
— Tu comptes rentrer à quelle heure, cette fois ?
La voix de mon père résonne dans le couloir, sèche comme une gifle. Je serre la poignée de ma chambre, hésitant à répondre. Il est six heures du matin, et je n’ai pas dormi chez moi. Encore. Je sens déjà le parfum du café brûlé que maman prépare en silence, comme chaque matin où elle espère que je franchirai la porte avant l’aube.
— Aurélie, tu m’entends ?
Je soupire. — Papa, je… J’étais chez Julie. On a révisé pour les examens.
Il éclate d’un rire amer. — Julie ? Tu crois que je suis né de la dernière pluie ? Tu pues l’alcool et la clope !
Je baisse les yeux. Il n’a pas tort. La soirée a dérapé, comme souvent depuis que j’ai quitté l’unif à Louvain-la-Neuve. Depuis que tout s’est effondré avec Thomas.
Maman pose une tasse devant moi, sans un mot. Elle évite mon regard, mais je vois ses mains trembler. Elle a toujours peur que papa explose. Je voudrais lui dire que je vais changer, que ce n’est qu’une mauvaise passe, mais je n’y crois même plus moi-même.
Ma sœur, Chloé, descend l’escalier en traînant les pieds. Elle me lance un regard noir.
— T’as encore foutu la honte à toute la famille hier soir. T’étais bourrée devant tout le monde à la fête du village !
Je sens mes joues brûler. — C’est bon, Chloé, t’es pas obligée d’en rajouter.
Papa tape du poing sur la table. — Ça suffit ! Ici, on n’est pas dans un bistrot !
Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je voudrais disparaître. Mais je reste là, figée, incapable de bouger.
Après le petit-déjeuner, je monte dans ma chambre. Les murs sont couverts de posters de Stromae et d’anciennes photos de classe. Sur mon bureau traîne une lettre non ouverte : une convocation du CPAS. J’ai raté mon rendez-vous pour l’aide sociale. Encore un échec.
Je m’allonge sur le lit et ferme les yeux. Les souvenirs affluent : Thomas qui me serre dans ses bras sur les quais de la Meuse, ses promesses de m’emmener voir la mer du Nord… Et puis son départ brutal pour Bruxelles, sans un mot d’explication.
Un message s’affiche sur mon téléphone : « On doit parler. C’est important. — Thomas »
Mon cœur rate un battement. Pourquoi maintenant ? Après tout ce temps ?
Je descends l’escalier à toute vitesse, bousculant Chloé au passage.
— Tu vas où comme ça ?
— Ça te regarde pas !
Je claque la porte et fonce vers le centre-ville de Namur. Le ciel est bas, gris typique de novembre en Wallonie. Les pavés sont humides sous mes baskets trouées.
J’arrive devant le café où Thomas m’attend. Il est là, assis en terrasse malgré le froid, une Leffe devant lui. Il a l’air fatigué, les traits tirés.
— Salut Aurélie.
Sa voix me fait frissonner. Je m’assieds en face de lui.
— Pourquoi tu veux me voir ?
Il hésite, regarde ses mains.
— Je sais que j’ai merdé en partant comme ça… Mais j’ai jamais cessé de penser à toi.
Je ris nerveusement. — Tu te fous de moi ? Après deux ans sans nouvelles ?
Il secoue la tête. — J’ai eu des problèmes… Ma mère est tombée malade, j’ai dû bosser comme un fou pour payer ses soins. J’avais honte de te le dire.
Je sens la colère monter en moi, mais aussi une pointe de tristesse.
— Et maintenant ? Tu veux quoi ?
Il me regarde droit dans les yeux.
— Je veux qu’on essaie de se reparler… Peut-être recommencer quelque chose.
Je reste muette. Une partie de moi voudrait hurler qu’il est trop tard. Mais une autre se souvient des nuits passées à pleurer son absence.
Le soir même, je rentre chez moi. Papa est devant la télé, Chloé sur son portable, maman prépare des boulets à la liégeoise dans la cuisine.
— T’étais où encore ? demande papa sans détourner les yeux de son JT.
— J’ai vu Thomas.
Chloé lève les yeux au ciel. — Super idée… Tu vas encore retomber dans tes travers !
Je serre les dents. — Tu peux pas comprendre.
Maman s’approche doucement et pose une main sur mon épaule.
— Aurélie… On s’inquiète pour toi. On veut juste que tu sois heureuse.
Je sens les larmes monter. — Je sais plus comment faire… J’ai tout raté : mes études, mon boulot au Delhaize, même vous…
Papa se lève brusquement et quitte la pièce sans un mot. Maman me serre dans ses bras pendant que Chloé soupire bruyamment.
Les jours passent. Thomas m’écrit souvent ; il veut me revoir. Je lutte contre l’envie de replonger dans cette histoire qui m’a tant fait souffrir.
Un soir, alors que je rentre d’un entretien raté chez Colruyt, je trouve Chloé en pleurs dans sa chambre.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle hésite puis lâche : — J’ai raté mes examens… Papa va me tuer.
Pour la première fois depuis longtemps, je prends ma sœur dans mes bras.
— On va s’en sortir toutes les deux… On n’est pas seules.
Ce soir-là, on parle jusqu’à minuit : des rêves qu’on avait enfants, des disputes idiotes avec papa, du manque d’argent qui pèse sur toute la famille depuis que l’usine où il bossait a fermé.
Quelques semaines plus tard, Thomas m’invite à venir voir sa mère à l’hôpital de Namur. J’hésite longtemps puis j’accepte.
Sa mère me sourit faiblement quand j’entre dans la chambre.
— Tu es Aurélie ? Thomas m’a beaucoup parlé de toi… Merci d’être là pour lui.
Je sens une chaleur étrange envahir mon cœur. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour réparer ce qui a été brisé.
À Noël, toute la famille est réunie autour d’une table modeste mais chaleureuse : papa a accepté d’inviter Thomas et sa mère. Chloé plaisante avec lui ; maman sourit enfin sans crainte.
En regardant tous ces visages fatigués mais heureux, je me demande : est-ce ça, une seconde chance ? Est-ce qu’on peut vraiment recommencer quand tout semble perdu ? Ou bien faut-il simplement apprendre à aimer ce qu’on a déjà ?
Et vous… croyez-vous qu’on mérite tous une seconde chance ?