Étranger, mais le plus proche
— Bożena, qu’est-ce que vous faites, enfin ?! On ne peut pas agir ainsi ! — La voix de Zbigniew tremblait, oscillant entre la colère et la peur. Il serrait son manteau contre lui, debout devant la porte du service de cardiologie, les yeux écarquillés.
Je me suis redressée, le papier froissé de l’hôpital dans la main, les doigts blanchis par la tension. — Et qui, alors, Zbigniew ? Qui peut le faire, si ce n’est pas moi ? Mon fils, qui m’appelle à peine deux fois par an depuis son appartement à Liège ? Ou ma petite-fille, qui ne connaît même pas mon deuxième prénom ?
Il a détourné les yeux, gêné. Derrière nous, la lumière blafarde du couloir révélait les silhouettes pressées des infirmières, les visages fermés des autres patients. J’ai senti la brûlure des larmes monter, mais j’ai tenu bon. Je n’allais pas pleurer devant lui, pas encore.
— Ce n’est pas à vous de porter tout ça, Bożena. Vous n’êtes pas de la famille, a-t-il murmuré, presque honteux.
J’ai éclaté de rire, un rire sec, amer. — La famille ? Tu sais ce que c’est, la famille, Zbigniew ? C’est un mot qu’on prononce quand on a besoin d’aide, mais qui disparaît dès qu’on va mieux. Regarde-moi. J’ai élevé mon fils seule, j’ai travaillé trente ans à la poste de Namur, j’ai tout donné… Et aujourd’hui, je dois supplier un voisin pour m’accompagner à l’hôpital.
Il a soupiré, s’est assis à côté de moi. — Tu n’es pas seule, Bożena. Je suis là, non ?
Mais il n’était pas là. Pas vraiment. Il était là par obligation, par pitié peut-être, parce qu’il savait que je n’avais personne d’autre. Je l’ai regardé, ce vieil homme fatigué, qui avait perdu sa femme l’an dernier et qui, depuis, traînait sa solitude comme une vieille écharpe élimée.
— Tu sais, Zbigniew, parfois je me demande si on ne devient pas des étrangers pour ceux qu’on aime le plus. Mon fils, Michał, il a toujours été distant. Même enfant, il préférait lire dans sa chambre que de venir marcher avec moi dans la forêt de Marche-les-Dames. Et maintenant, il m’envoie des messages pour Noël, des photos de sa fille, mais jamais un vrai coup de fil, jamais une visite.
Zbigniew a hoché la tête. — Les temps changent, Bożena. Les enfants partent, ils font leur vie. On ne peut pas leur en vouloir.
— Mais moi, j’ai besoin de lui. J’ai besoin de sentir que je compte encore pour quelqu’un. Pas seulement comme une vieille dame à qui on envoie une carte postale de temps en temps.
Un silence lourd est tombé entre nous. Les souvenirs affluaient, douloureux. Les Noëls passés seule, les anniversaires oubliés, les rendez-vous médicaux où je devais mentir à l’infirmière : « Oui, mon fils va venir me chercher. »
— Tu veux que je reste avec toi pour la consultation ? a proposé Zbigniew, la voix douce.
J’ai acquiescé, incapable de parler. Le médecin est arrivé, un jeune homme à l’accent bruxellois, qui a parlé trop vite, trop fort. Il a expliqué les résultats, les risques, les médicaments. J’ai hoché la tête, j’ai signé les papiers. Zbigniew a pris ma main, discrètement, sous la table.
En sortant, la pluie s’est mise à tomber, fine et froide. Nous avons marché jusqu’à l’arrêt de bus, en silence. Je voyais les gens passer, pressés, indifférents. Personne ne regardait personne. J’ai pensé à ma mère, à Charleroi, qui disait toujours : « Ici, on ne laisse jamais quelqu’un dehors. » Mais ce n’est plus vrai, pas aujourd’hui.
— Tu veux venir boire un café chez moi ? a demandé Zbigniew, hésitant.
J’ai accepté. Chez lui, l’odeur de soupe aux poireaux flottait encore. Il a mis deux tasses sur la table, a sorti des spéculoos. Nous avons parlé de tout et de rien, de la pluie, du prix du gaz, des élections communales. Mais au fond, je savais que nous parlions pour ne pas penser à ce vide, à cette absence qui nous rongeait tous les deux.
— Tu sais, Bożena, a-t-il dit soudain, moi aussi, je me sens seul. Depuis que Maria est partie, je ne reconnais plus la maison. Les enfants ne viennent plus, ils ont leur vie à Bruxelles, à Mons. Parfois, je me demande à quoi ça sert, tout ça.
J’ai posé ma main sur la sienne. — On se serre les coudes, Zbigniew. On n’a plus que ça.
La semaine suivante, j’ai reçu une lettre de Michał. Une carte, en fait, avec une photo de la petite, Zoé, devant l’Atomium. « Bisous de Bruxelles, Mamie. » Pas un mot de plus. J’ai pleuré, longtemps, seule dans ma cuisine. J’ai voulu l’appeler, mais j’ai eu peur de déranger, peur d’entendre dans sa voix cette impatience, ce « Oui, Maman, je dois y aller… » qui me brise à chaque fois.
Le lendemain, j’ai croisé ma voisine, Madame Lefèvre, dans l’ascenseur. Elle m’a demandé comment j’allais. J’ai menti, bien sûr. On ment toujours, ici. On dit « ça va » alors qu’on a envie de crier. Elle m’a parlé de son fils, qui travaille à la SNCB, qui ne vient jamais la voir non plus. J’ai compris que je n’étais pas la seule à me sentir étrangère dans ma propre famille.
Un soir, j’ai invité Zbigniew à dîner. J’ai préparé du stoemp, comme ma mère. Nous avons ri, nous avons parlé de nos souvenirs d’enfance, des bals du samedi soir à Namur, des promenades au bord de la Meuse. Pour un instant, j’ai oublié la solitude, j’ai oublié l’absence. J’ai senti que, peut-être, on pouvait se reconstruire une famille, même avec des étrangers.
Mais la réalité m’a vite rattrapée. Un matin, j’ai reçu un appel de l’hôpital. « Madame Stanisławowa, il faudrait que quelqu’un vienne vous chercher après votre opération. » J’ai appelé Michał. Il n’a pas répondu. J’ai laissé un message. Pas de réponse. J’ai appelé Zbigniew. Il a dit oui, tout de suite.
À l’hôpital, après l’opération, j’ai vu Zbigniew entrer dans la chambre, un bouquet de fleurs à la main. J’ai pleuré, cette fois. Il m’a serrée dans ses bras. — Tu n’es pas seule, Bożena. Je suis là.
Plus tard, en rentrant chez moi, j’ai trouvé un message de Michał. « Désolé, Maman, beaucoup de travail. Je passerai un de ces jours. » J’ai effacé le message. J’ai regardé par la fenêtre, la pluie tombait encore. J’ai pensé à tous ces gens, dans tous ces appartements, qui attendent un appel, une visite, un signe.
Je me demande : qu’est-ce qui fait vraiment une famille ? Le sang, les souvenirs, ou simplement la présence de quelqu’un qui tient votre main quand tout s’écroule ? Peut-on choisir sa famille, ici, en Belgique, quand la solitude devient trop lourde à porter ?