La femme en rouge à la gare de Namur

« Tu ne comprends donc rien, papa ? Je ne veux plus de cette vie-là ! » Ma voix résonne dans la cuisine, entre la cafetière qui goutte et le vieux calendrier de la Jupiler accroché de travers. Mon père, Luc, me regarde sans ciller, les bras croisés sur son pull élimé. Il y a dans ses yeux cette fatigue que je connais trop bien, celle des hommes qui n’ont jamais quitté leur village, qui ont tout donné à l’usine et à la famille, mais qui ne savent plus comment aimer sans blesser.

Ce matin-là, je suis parti sans un mot. Le froid mordait mes joues tandis que je descendais la rue des Carmes vers la gare de Namur. Les pavés glissaient sous mes baskets, et je sentais encore la colère brûler dans ma poitrine. J’avais vingt-huit ans, un diplôme d’instituteur en poche, mais toujours coincé dans cette maison où chaque silence pesait comme un secret.

Sur le quai, le vent jouait avec les feuilles mortes. C’est là que je l’ai vue. Elle portait un manteau rouge éclatant, contrastant avec la grisaille du matin. Ses cheveux châtains étaient relevés à la va-vite, et elle avait des écouteurs blancs dans les oreilles. Pourtant, elle ne bougeait pas, figée au bord du quai comme si elle attendait autre chose qu’un train.

Je n’arrivais pas à détourner le regard. Il y avait dans sa posture quelque chose de familier, une tristesse que je reconnaissais. Je me suis approché doucement. « Excusez-moi… Vous allez bien ? » Elle a sursauté, puis m’a lancé un regard où se mêlaient la peur et la lassitude.

« Ça se voit tant que ça ? » Sa voix était rauque, comme si elle n’avait pas dormi depuis des jours.

Je n’ai pas su quoi répondre. Le train pour Bruxelles est arrivé dans un grondement métallique. Elle n’a pas bougé. Moi non plus.

« Je m’appelle Sophie », a-t-elle murmuré en fixant les rails.

« Moi c’est Mathieu. »

Un silence gênant s’est installé. Les gens montaient dans le train, pressés par le froid et l’habitude. Nous sommes restés là, deux étrangers liés par une détresse muette.

« Tu sais… parfois on a juste besoin que quelqu’un demande si ça va », a-t-elle soufflé.

J’ai hoché la tête. Je pensais à mon père, à ma mère partie trop tôt, à ma sœur Julie qui ne me parlait plus depuis Noël dernier parce que j’avais osé dire que je voulais quitter Namur pour Liège.

Sophie a fini par monter dans le train. Avant que les portes ne se referment, elle m’a lancé : « Merci. Peut-être qu’on se reverra. »

Je suis resté sur le quai longtemps après son départ. Le vent s’était levé, apportant avec lui l’odeur du café du buffet de la gare et les cris d’un groupe d’étudiants wallons en route pour Louvain-la-Neuve.

Ce jour-là, quelque chose a changé en moi. J’ai commencé à guetter la femme en rouge chaque matin. Parfois elle était là, parfois non. Quand elle venait, on échangeait quelques mots banals – la météo, les grèves de la SNCB, les prix du pain chez Colruyt – mais il y avait toujours cette tension sous-jacente, ce non-dit qui nous rapprochait.

Un soir de pluie, alors que je rentrais chez moi, j’ai trouvé mon père assis dans le noir, une canette vide à la main.

« Mathieu… Tu comptes partir alors ? Me laisser tout seul ici ? »

Sa voix tremblait. J’ai senti la colère remonter.

« Papa… Tu ne comprends pas que j’étouffe ici ? Depuis que maman est morte, tu fais comme si rien n’avait changé mais tout est différent ! Julie ne vient plus, moi je me sens étranger dans ma propre maison… Je veux juste vivre ma vie. »

Il a éclaté en sanglots. Je ne l’avais jamais vu pleurer ainsi. J’ai eu honte de ma dureté.

Les jours ont passé. Avec Sophie, nous avons commencé à partager davantage. Elle m’a parlé de son divorce difficile avec un certain Benoît – un avocat bruxellois qui l’avait laissée sans rien du jour au lendemain – et de sa fille qu’elle ne voyait qu’un week-end sur deux.

Un matin d’avril, elle est arrivée en larmes sur le quai.

« Il veut déménager à Anvers avec Clara… Je vais perdre ma fille… »

Je l’ai prise dans mes bras sans réfléchir. Les gens nous regardaient mais peu importait.

À partir de ce jour-là, notre relation a changé. Nous sommes allés boire un verre au Vieux Namur après le travail. Nous avons ri pour la première fois ensemble devant une bière trappiste et une assiette de boulets à la liégeoise.

Mais le bonheur était fragile. Mon père est tombé malade – un cancer du poumon diagnostiqué trop tard. Julie est revenue à la maison pour l’aider mais les tensions étaient palpables.

Un soir d’été, alors que je rentrais de chez Sophie, Julie m’a attendu dans le salon.

« Tu crois que tu peux tout fuir comme ça ? Papa va mourir et toi tu penses à ta petite histoire d’amour… Tu es égoïste Mathieu ! »

J’ai explosé.

« Et toi alors ? Tu n’es jamais là sauf quand il s’agit de donner des leçons… Tu sais ce que c’est d’être celui qui reste tous les jours avec lui à regarder sa santé décliner ? Tu crois que c’est facile ? »

Elle a claqué la porte derrière elle.

Les semaines suivantes ont été un mélange d’espoir et de désespoir. Sophie essayait d’être présente mais ses propres problèmes l’engloutissaient parfois. Mon père s’est éteint par une nuit orageuse de septembre. Nous étions tous là – Julie, moi et même Sophie qui avait insisté pour venir dire adieu.

Après l’enterrement au cimetière de Salzinnes, j’ai erré seul dans les rues humides de Namur. La ville semblait différente – plus vide encore qu’avant.

Sophie m’a rejoint sur le pont des Ardennes.

« Tu crois qu’on peut vraiment recommencer ailleurs ? Oublier tout ça… »

Je n’ai pas su répondre. Peut-on vraiment tourner la page quand on porte autant de blessures en soi ?

Aujourd’hui encore, je repense à ce matin glacial où j’ai vu la femme en rouge sur le quai. Était-ce le hasard ou le destin qui nous a réunis ? Ai-je eu raison de vouloir partir ou fallait-il rester pour réparer ce qui pouvait l’être encore ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?