C’est toi qui as tout gâché, Maman !

— C’est toi qui as tout gâché, Maman !

La voix d’Élodie résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je serre la poignée de la poêle, le cœur battant. Les boulettes grésillent dans l’huile, mais je n’entends plus que le sang qui cogne à mes tempes. Je me retourne, essuyant mes mains sur mon tablier, et je la vois, debout devant la porte d’entrée, les bras croisés, le visage fermé.

— Qu’est-ce que tu racontes encore ?

Je tente de garder ma voix calme, mais je sens déjà la colère monter. Depuis des semaines, tout est prétexte à dispute. Depuis qu’elle a commencé à fréquenter ce garçon, Maxime, tout est devenu compliqué. Elle n’a que dix-sept ans, mais elle me parle comme si j’étais une étrangère dans ma propre maison.

— Laisse tomber, souffle-t-elle, c’est pas la peine. Je vais ouvrir, c’est sûrement Maxime.

Je la regarde s’éloigner, son jean troué, son sweat à capuche trop grand. Elle n’a plus rien de la petite fille qui courait dans le jardin de ma mère à Spa. Je retourne à mes boulettes, mais mes mains tremblent. Je repense à la dispute d’hier soir, quand elle m’a reproché de ne pas la comprendre, de toujours vouloir tout contrôler.

La porte claque. J’entends des voix, des rires étouffés. Maxime entre, il marmonne un « bonsoir » sans me regarder. Je sens la tension dans l’air, comme une électricité sourde. Je voudrais crier, leur dire d’arrêter, de me respecter, mais je me tais. Je me sens vieille, inutile, dépassée.

— Tu viens, Élodie ? On va dans ma chambre, dit-elle à Maxime.

— Attends, Élodie, tu peux venir m’aider deux minutes ?

Elle lève les yeux au ciel, soupire bruyamment.

— Sérieux, Maman, t’abuses ! On a des devoirs à faire.

— Juste deux minutes, s’il te plaît.

Maxime la regarde, un sourire narquois sur les lèvres. Je déteste ce sourire. Il me rappelle son père, Benoît, quand il voulait avoir le dernier mot. Benoît, qui est parti il y a trois ans, sans un mot, sans un regard pour sa fille. Depuis, tout est plus difficile. Je dois tout gérer seule : le boulot à la bibliothèque, les factures, la maison, et Élodie qui me glisse entre les doigts.

— Quoi encore ?

Elle s’approche, les bras ballants.

— Tu peux mettre la table ? Et puis, tu pourrais dire bonjour à ta grand-mère quand elle arrive. Elle vient ce soir.

— Génial, encore une soirée à écouter Mamie râler sur la politique et les Wallons paresseux…

Je me retiens de lui répondre. Je sais qu’elle souffre, qu’elle cherche à me blesser parce qu’elle est perdue. Mais ce soir, je suis fatiguée. J’ai passé la journée à courir entre la bibliothèque de la place Saint-Lambert et la maison, à répondre aux mails, à faire les courses chez Delhaize, à payer la facture de gaz qui a encore augmenté.

— Tu sais, Élodie, je fais ce que je peux…

Elle me coupe, sèchement :

— Justement, c’est bien ça le problème. Tu fais toujours « ce que tu peux », mais jamais ce que je veux, moi !

Je reste bouche bée. Maxime ricane. Je sens les larmes monter, mais je refuse de pleurer devant eux. Je me retourne vers la poêle, j’écrase une boulette trop cuite.

— Tu ne comprends rien, Maman. Tu veux toujours tout contrôler. Même Papa, il en avait marre.

Je me fige. Elle n’a jamais parlé de son père comme ça. Je sens la colère, la tristesse, tout se mélanger. Je voudrais lui dire la vérité, lui expliquer pourquoi Benoît est parti, mais je n’ai jamais eu le courage. J’ai toujours voulu la protéger, lui éviter la douleur. Mais ce soir, je sens que tout va exploser.

La sonnette retentit. C’est ma mère, Marie. Elle entre, essoufflée, son sac en plastique plein de tartes au riz et de spéculoos.

— Bonsoir, tout le monde !

Élodie ne répond pas. Maxime s’éclipse dans la chambre. Je serre les dents.

— Ça sent bon, Joanna. Tu as fait des boulettes ?

— Oui, Maman. Mets-toi à l’aise.

Elle pose son sac, s’assied dans la cuisine. Elle me regarde, inquiète.

— Ça ne va pas, ma fille ?

Je secoue la tête, je sens les larmes couler. Ma mère me prend la main.

— Tu sais, Joanna, on ne peut pas tout contrôler. Les enfants, ils font leur vie. Toi aussi, tu m’en as fait voir de toutes les couleurs à ton âge.

Je souris malgré moi. Mais la douleur est là, tenace. Je repense à mon adolescence à Verviers, à mes rêves de partir à Bruxelles, de devenir journaliste. Et puis, il y a eu Benoît, la grossesse, le mariage, la routine. Les rêves oubliés.

Le repas se passe dans un silence tendu. Élodie et Maxime mangent dans la chambre. Ma mère tente de détendre l’atmosphère, parle de la météo, des élections communales, des voisins qui font trop de bruit. Je réponds à peine.

Après le repas, je monte dans la chambre d’Élodie. Je frappe doucement.

— Quoi encore ?

— Je peux entrer ?

Elle ne répond pas. J’entre quand même. Maxime est assis sur le lit, il regarde son téléphone. Élodie est à son bureau, les bras croisés.

— Je voulais juste te dire… Je suis désolée si je ne suis pas la mère que tu voudrais. Mais je fais de mon mieux. Et je t’aime, même si tu ne le vois pas.

Elle me regarde, les yeux brillants.

— Tu ne comprends pas, Maman. J’ai l’impression d’étouffer ici. Tout le monde me juge, même à l’école. Et toi, tu veux toujours que je sois parfaite. Mais je ne le suis pas.

Je m’approche, je pose ma main sur son épaule. Elle ne bouge pas.

— Personne n’est parfait, Élodie. Moi non plus. J’ai fait des erreurs. J’aurais peut-être dû te parler de ton père, de ce qui s’est passé. Mais j’avais peur de te blesser.

Maxime lève les yeux, gêné. Il se lève, sort de la chambre sans un mot.

— Tu veux savoir pourquoi il est parti ?

Elle hoche la tête, les larmes aux yeux.

— Il n’a pas supporté la routine, la pression. Il voulait une autre vie. Ce n’est pas ta faute, ni la mienne. C’est la vie, parfois. On fait des choix, on les regrette, mais on avance.

Elle éclate en sanglots. Je la prends dans mes bras. Je sens son corps trembler contre le mien. Je pleure aussi. Pour la première fois depuis des années, on se parle vraiment.

Plus tard, quand la maison est silencieuse, je m’assieds dans la cuisine, une tasse de chicorée entre les mains. Ma mère est partie, Maxime aussi. Élodie dort, enfin apaisée. Je regarde par la fenêtre, les lumières de Liège scintillent au loin. Je me demande : est-ce que j’ai vraiment tout gâché ? Ou est-ce que, malgré tout, on peut encore réparer ce qui a été brisé ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on peut vraiment protéger ceux qu’on aime sans les étouffer ?