Prétexte à l’amour : une histoire de Kinga et Jakub à Liège

— Pourquoi t’es si froide, Kinga ?

La voix de Jakub résonne dans le salon, tranchante, presque blessée. Je serre la poignée de ma valise, le cœur battant, et je sens mes doigts trembler. Il est là, debout, les bras croisés, son regard cherchant une explication. Je n’ai pas envie de parler. Pas ce soir. Pas après tout ce qu’on s’est dit, ou plutôt, tout ce qu’on n’a pas su se dire.

Je passe lentement mes doigts sur la tranche de mes livres, ceux qu’il appelle avec un sourire moqueur « ta littérature de bonne femme ». J’ai envie de lui répondre, de lui crier que ces histoires m’ont sauvée plus d’une fois, qu’elles m’ont permis de rêver quand la réalité de Liège me pesait trop. Mais je me tais. Je préfère le silence à une dispute de plus.

— Tu te souviens, tu m’avais promis de m’apprendre à reconnaître les vins ?

Il hausse les épaules, l’air agacé. — Et alors ?

Je lâche les clés sur la table, le bruit sec résonne dans la pièce. — Justement, rien. Rien du tout.

Il s’approche, son visage se ferme. — Tu vas où, là ? Tu comptes partir comme ça, sans rien dire ?

Je sens la colère monter, mais aussi une tristesse immense. Je me revois, il y a trois ans, débarquant de Pologne avec mes rêves d’étudiante Erasmus, persuadée que la Belgique serait le pays de toutes les chances. J’ai rencontré Jakub à la gare des Guillemins, un soir de pluie. Il m’a offert un café, et j’ai cru que tout était possible. Mais aujourd’hui, je ne reconnais plus ni la ville, ni l’homme que j’aime.

— Je vais chez ma sœur, à Seraing. J’ai besoin de réfléchir, Jakub. J’ai besoin de respirer.

Il éclate de rire, un rire amer. — Pour réfléchir à quoi ? À comment me quitter ?

Je détourne les yeux. Il ne comprend pas. Il ne veut pas comprendre. Depuis des mois, on tourne en rond. Les factures s’accumulent, les disputes aussi. Il travaille à l’usine, moi je fais des ménages chez des familles bourgeoises d’Embourg. On se croise, on s’évite, on s’oublie. Parfois, je me demande si on s’est déjà vraiment aimés, ou si on a juste eu peur d’être seuls dans un pays qui n’est pas vraiment le nôtre.

— Tu sais quoi, Kinga ? Tu fais ce que tu veux. Mais ne reviens pas en pleurant quand tu te rendras compte que personne ne t’attend ailleurs.

Je sens les larmes monter, mais je refuse de pleurer devant lui. Je prends ma valise, j’ouvre la porte. L’air froid de la nuit liégeoise me gifle le visage. Je descends les escaliers, chaque marche résonne comme un adieu.

Dans la rue, je m’arrête un instant. Les lampadaires diffusent une lumière jaune, presque triste. Je pense à ma mère, restée à Namur, qui m’appelle chaque dimanche pour me demander si je suis heureuse. Je lui mens toujours. Je lui dis que tout va bien, que Jakub est gentil, que la Belgique est belle. Mais ce soir, je n’y crois plus.

J’arrive chez ma sœur, Agnès. Elle m’ouvre la porte, les yeux fatigués. — Encore une dispute ?

Je hoche la tête. Elle me serre dans ses bras. — Tu sais, Kinga, l’amour, c’est pas toujours comme dans tes romans. Parfois, il faut juste apprendre à pardonner.

Je m’effondre sur le canapé, épuisée. Agnès me prépare un thé, elle me parle de ses enfants, de son mari, de ses soucis à l’école communale. Je l’écoute à peine. Je pense à Jakub, seul dans notre appartement, à nos photos accrochées au mur, à nos promesses murmurées sous la pluie.

Le lendemain, je me réveille avec la gorge serrée. Je prends mon téléphone, j’hésite à lui écrire. Mais je n’ose pas. Je sors marcher dans les rues de Seraing, je regarde les vitrines, les gens pressés, les bus qui filent vers Liège. Je me sens invisible, étrangère, perdue.

Le soir, Agnès me trouve en train de pleurer dans la cuisine. — Tu l’aimes encore, hein ?

Je ne réponds pas. Je ne sais plus. Est-ce que c’est de l’amour, ou juste l’habitude ? Est-ce que je suis prête à tout recommencer, à affronter la solitude, à me reconstruire ?

Les jours passent. Jakub ne m’appelle pas. Je me surprends à guetter son nom sur mon écran, à espérer un message, un signe. Mais rien. Le silence est plus douloureux que toutes nos disputes.

Un soir, je décide de retourner à l’appartement. Je veux comprendre, je veux parler. Quand j’arrive, la porte est entrouverte. Jakub est assis sur le canapé, une bouteille de vin à la main. Il me regarde, les yeux rouges.

— Tu voulais apprendre à reconnaître les vins, non ?

Je m’assois à côté de lui. Il ouvre la bouteille, il me sert un verre. On ne parle pas. On boit en silence. Je sens l’alcool me réchauffer, je sens aussi la tristesse de Jakub, sa peur de me perdre.

— Pourquoi tu restes, Kinga ? Pourquoi tu reviens toujours ?

Je prends une grande inspiration. — Parce que j’ai peur, Jakub. Peur d’être seule. Peur de ne pas être assez forte. Peur de ne pas savoir qui je suis sans toi.

Il pose sa main sur la mienne. — Moi aussi, j’ai peur. Mais on ne peut pas continuer comme ça. On se fait du mal, tu le sais.

Je hoche la tête. Je sais. Mais je ne veux pas abandonner. Pas encore. Je veux croire qu’on peut changer, qu’on peut s’aimer autrement. Je veux croire que la Belgique peut encore être notre chance, notre refuge.

Cette nuit-là, on parle jusqu’à l’aube. On se dit tout, nos peurs, nos regrets, nos rêves oubliés. On pleure, on rit, on se serre fort. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens vivante.

Mais au fond de moi, une question me hante : est-ce que l’amour suffit vraiment pour réparer ce qui est brisé ? Ou est-ce juste un prétexte pour ne pas affronter la vérité ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce que vous croyez encore que l’amour peut tout sauver ?