« Tu ne comprends jamais rien, Élodie ! » – Un matin qui a tout changé à Namur
« Tu ne comprends jamais rien, Élodie ! »
La voix de Benoît résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je serre la gaufre dans la main de Louis, notre fils, qui regarde ses chaussures, prêt pour son premier jour à l’école communale de Namur. Il est huit heures, la lumière grise de septembre filtre à travers la fenêtre de la cuisine. J’ai le cœur qui bat trop vite, la gorge serrée. Je relis le message de Benoît sur mon téléphone : « Idźcie już, ja dołączę później. »
Mais il n’est pas là. Il n’est pas là, alors que Louis, son cartable neuf sur le dos, attend qu’on parte. Je me retiens de pleurer. Je me retiens de hurler. Je me retiens de tout casser. Je me retiens, parce que c’est la rentrée de Louis, et que je veux qu’il garde un beau souvenir de ce matin. Mais comment faire semblant ?
Je me tourne vers lui, je force un sourire. « Prêt, mon grand ? » Il hoche la tête, sans me regarder. Je sais qu’il a compris. Les enfants sentent tout. Je prends sa main, elle est moite, minuscule dans la mienne. On descend les escaliers de l’immeuble, on croise Madame Dupuis, la voisine du deuxième, qui me lance un « Bonne rentrée ! » trop enjoué. Je réponds machinalement, la voix cassée.
Sur le chemin de l’école, je repense à la veille. Benoît était déjà distant, le nez dans son téléphone, à discuter avec sa mère. Sa mère, toujours elle. Depuis la mort de son père, elle l’appelle pour tout et rien. « Benoît, tu peux venir voir la chaudière ? Benoît, tu peux m’emmener à la pharmacie ? » Et lui, il accourt. Toujours. Même aujourd’hui. Surtout aujourd’hui.
Je l’ai appelé, ce matin, quand j’ai vu qu’il n’était pas dans le lit. Il a répondu à voix basse : « Je suis chez maman, elle a besoin de moi pour aller à la parcelle. »
« Aujourd’hui ? Mais Louis… »
Il a soupiré. « Tu peux y aller avec lui, non ? Je vous rejoins après. »
Je n’ai rien dit. J’ai raccroché. J’ai eu envie de hurler. Mais à quoi bon ?
À l’école, la cour est pleine d’enfants, de parents, de cris, de rires nerveux. Je vois d’autres familles, des pères qui prennent des photos, qui embrassent leurs enfants, qui essuient une larme. Je me sens étrangère. Louis serre ma main plus fort. Je m’accroupis, je le regarde dans les yeux. « Ça va aller, mon cœur. Je suis fière de toi. » Il me sourit, un sourire timide, puis il rejoint la file des petits. Je reste là, plantée, à regarder son dos disparaître dans la foule.
Je rentre chez nous, le cœur vide. Je m’effondre sur le canapé. Je pleure. Je pleure pour Louis, pour moi, pour ce qu’on aurait dû être. Je pleure de rage contre Benoît, contre sa mère, contre cette vie qui m’échappe. J’entends la porte s’ouvrir, Benoît rentre, l’air fatigué, les mains sales de terre.
« Tu es déjà là ? »
Je me lève, je le fixe. « Tu sais quel jour on est ? »
Il soupire, pose ses clés. « Je t’ai dit que je viendrais après. Ma mère avait besoin de moi. »
Je sens la colère monter. « Et ton fils ? Il avait besoin de toi, lui aussi. Tu crois qu’il ne l’a pas vu, ton absence ? »
Il hausse les épaules. « Tu dramatises tout, Élodie. C’est qu’un jour d’école. »
Je le giflerais. Je le giflerais si je n’avais pas peur de ce que je deviendrais. Je me contente de serrer les poings. « Pour lui, c’est important. Pour moi aussi. »
Il me regarde, las. « Tu ne comprends jamais rien, Élodie. Ma mère est seule. Elle n’a plus que moi. »
Je ris, un rire amer. « Et moi, alors ? Et Louis ? On n’existe pas ? »
Il ne répond pas. Il va dans la salle de bains, claque la porte. Je reste là, seule, à regarder les miettes de gaufre sur la table. Je pense à ma propre mère, morte trop tôt, à qui je n’ai jamais pu demander de l’aide. Je pense à tout ce que je fais seule, chaque jour, sans jamais me plaindre. Je pense à Louis, qui grandit trop vite, qui apprend déjà que son père n’est pas toujours là.
Les jours passent, la tension ne retombe pas. Benoît s’enferme dans le silence, ou dans les bras de sa mère. Je gère tout : les devoirs, les repas, les lessives, les rendez-vous chez le médecin. Je travaille à mi-temps à la bibliothèque de la ville, je cours partout, je m’oublie. Parfois, je croise Benoît dans le couloir, on se frôle sans se parler. Parfois, il rentre tard, il sent la bière et la fumée. Parfois, il ne rentre pas du tout.
Un soir, alors que je couche Louis, il me demande : « Papa, il m’aime ? »
Je sens mon cœur se briser. Je caresse ses cheveux. « Bien sûr, mon ange. Il t’aime, mais il ne sait pas toujours comment le montrer. »
Il ferme les yeux, s’endort. Je reste là, à le regarder, à pleurer en silence.
Un samedi, je décide d’aller voir la mère de Benoît, Madame Lefèvre. Je frappe à sa porte, elle m’ouvre, surprise. « Élodie ? »
Je prends une grande inspiration. « J’aimerais qu’on parle. »
On s’assied dans sa cuisine, elle me sert un café. Je lui explique, la voix tremblante, que Louis a besoin de son père, que moi aussi, que Benoît ne peut pas toujours être là pour elle. Elle me regarde, les yeux humides. « Je suis désolée, Élodie. Je n’ai jamais voulu ça. Depuis que mon mari est parti, je me sens si seule… Benoît est tout ce qu’il me reste. »
Je comprends sa douleur. Mais je lui dis aussi que moi, je ne peux plus tout porter. Elle me prend la main. « Je vais lui parler. »
Le soir, Benoît rentre, furieux. « Tu es allée voir ma mère ? »
Je ne baisse pas les yeux. « Oui. Parce que tu ne m’écoutes plus. Parce que tu ne vois plus ce qui se passe ici. »
Il crie, il pleure, il s’effondre. Il me dit qu’il ne sait plus comment faire, qu’il se sent pris entre deux feux, qu’il a peur de perdre sa mère, peur de me perdre, peur de tout perdre. Je le prends dans mes bras, malgré la colère, malgré la fatigue. Je pleure avec lui.
On décide d’aller voir un conseiller conjugal. On essaie de parler, de se comprendre, de retrouver ce qu’on a perdu. Ce n’est pas facile. Il y a des jours où j’ai envie de tout quitter. Il y a des jours où je me dis que l’amour, ce n’est pas suffisant. Mais il y a aussi des moments où je vois Benoît jouer avec Louis, où je sens qu’on peut encore y arriver.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Mais je sais que je ne veux plus me taire. Je veux que Louis sache qu’il a le droit d’exister, qu’il a le droit d’être aimé, qu’il a le droit d’être important.
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui est brisé ? Est-ce que l’amour suffit à tout reconstruire, ou faut-il parfois accepter de tout recommencer ? Qu’en pensez-vous ?